Partager la publication "Les États-Unis, Israël et la normalisation du scandale"
Belén Fernández, 19 mai 2026. – Fin avril, la plateforme Hondurasgate et le média espagnol Canal Rouge ont commencé à diffuser des enregistrements audio compromettants concernant les récentes manœuvres des États-Unis et d’Israël en Amérique latine.

Le ministre Ben G’vir offre le champagne au parlement israélien pour fêter l’adoption de la loi sur la peine de mort des prisonniers palestiniens (VIDEO).
Un lot d’enregistrements, par exemple, indique qu’Israël a financé la libération de l’ancien président hondurien Juan Orlando Hernández, qui purgeait une peine de 45 ans de prison aux États-Unis pour trafic de drogue et autres délits. Selon le texte publié sur le site web de Hondurasgate, Hernández jouera désormais un rôle clé dans la mise en œuvre des projets militaires et économiques américano-israéliens dans la région.
Le nom Hondurasgate est, bien sûr, un jeu de mots avec « Watergate », le célèbre scandale politique qui a secoué Washington dans les années 1970 et a entraîné la chute de Richard Nixon. Pourtant, ce scandale n’a pas réussi à, disons, scandaliser. Les grands médias occidentaux ont globalement ignoré l’information, bien que plusieurs médias hispanophones l’aient relayée.
Plusieurs raisons peuvent expliquer ce manque d’intérêt. La première, les États-Unis et leur complice israélien ont une longue histoire de coups tordus en Amérique latine – armement de dictateurs d’extrême-droite, formation d’escadrons de la mort à l’art du massacre de paysans, etc. – ce qui rend les fuites concernant le Honduras légèrement moins choquantes.
La seconde, peut-être, est que le monde est devenu si abject que plus rien ne nous choque vraiment.
Il convient de rappeler qu’Hernandez, un criminel condamné, a été gracié par le président américain Donald Trump – lui-même un criminel condamné – en décembre, un mois seulement avant que Trump ne supervise l’enlèvement du président vénézuélien Nicolas Maduro sous des accusations de narcoterrorisme fabriquées de toutes pièces.
Le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu s’est empressé de féliciter l’armée américaine pour son « opération parfaite » à Caracas. Peu importe qu’elle fût illégale à tous égards – tout comme l’est une autre tactique inédite de Trump consistant à faire exploser des bateaux au hasard près du Venezuela et à exécuter extrajudiciairement leurs occupants.
À peine avions-nous commencé à digérer l’enlèvement de Maduro que Trump se lançait dans une nouvelle mission : affamer Cuba et paralyser la vie sur l’île. Puis, fin février, les États-Unis et Israël ont décidé de déclencher une guerre insensée contre l’Iran, plongeant le Moyen-Orient dans le chaos et précipitant la planète entière vers l’apocalypse. Le 7 avril, le chef d’État US a averti les Iraniens, avec un professionnalisme exemplaire, qu’« une civilisation entière mourra ce soir, pour ne jamais renaître ».
Ajoutez à tout cela le génocide perpétré par Israël dans la bande de Gaza, qui se poursuit à un rythme soutenu avec le soutien des États-Unis, malgré un prétendu « cessez-le-feu », et qui a officiellement fait près de 73.000 victimes palestiniennes. Plus tôt cette année, une enquête d’Al Jazeera Arabic a révélé que des milliers de Palestiniens s’étaient « évaporés » à Gaza grâce à l’arsenal israélien de munitions thermiques et thermobariques de fabrication américaine, qui « pulvérisent » les corps humains.
Et le prétendu « cessez-le-feu » au Liban n’a pas empêché Israël de poursuivre ses massacres et de pulvériser le sud du pays. Parallèlement, la télévangéliste Paula White-Cain, directrice du Bureau de la foi de la Maison-Blanche et conseillère spirituelle personnelle de Trump, a exhorté ses fidèles à donner 10 % de leurs revenus bruts à son ministère afin, entre autres, d’aider ce pauvre Israël victimisé à se relever.
En bref, l’actualité quotidienne ressemble aujourd’hui à une version morbide du site satirique The Onion (équivalent US du Gorafi, NdT). Mais l’omniprésence des scandales finit par nous désensibiliser. Bombardés de toutes parts par des informations choquantes, nous ne sommes plus choqués.
Autrement dit, le scandale est devenu la norme. On pourrait l’appeler le « ToutGate ».
Dans une certaine mesure, bien sûr, cela a toujours été le cas. Israël a toujours massacré des Arabes, les États-Unis ont toujours semé le chaos aux quatre coins du monde et les politiciens ont toujours tenu des propos et commis des actes aberrants.
Mais Trump et Netanyahu poussent le bouchon encore plus loin, en partie à cause d’une mégalomanie commune qui les pousse à perpétrer des actes de barbarie insensés en toute impunité, et en partie parce que la multiplication des atrocités internationales peut servir de diversion face aux scandales nationaux.
Après tout, pourquoi s’occuper d’accusations de corruption ou des dossiers Epstein quand on peut tout simplement commettre un génocide et bombarder l’Iran ?
Tandis que Netanyahu préfère conserver une sorte de réserve à la Hannibal Lecter dans ses interventions publiques, Trump, lui, se lâche complètement. Le 7 mai, il a publié un post surréaliste sur sa plateforme Truth Social, dans lequel il racontait une attaque US contre des drones iraniens, qui « se sont abîmés magnifiquement dans l’océan, tels des papillons tombant vers leur tombe ! »
Le président a ensuite précisé que « l’Iran n’est pas un pays normal » et qu’il est au contraire « dirigé par des fous ». Certes, ce ne sont pas les Iraniens qui publient des images d’eux-mêmes générées par IA les représentant en Jésus – ou en maillot de bain et fauteuil gonflable doré dans le bassin du Lincoln Memorial, d’ailleurs.
En effet, en parcourant les publications de Trump sur les réseaux sociaux, je repense parfois à mon enfance, quand je faisais la queue au supermarché avec ma mère, et que nous lisions les gros titres des tabloïds : « LA PRÉSIDENTE CLINTON VOYAGE DANS UN OVNI ! », « HILLARY CLINTON ADOPTE UN BÉBÉ EXTRATERRESTRE », et autres.
Mais l’actualité d’aujourd’hui bat à plate couture celle du bébé extraterrestre.
Un fait divers récent, qui aurait pu faire la une des tabloïds – s’il n’était pas absolument vrai – concerne la célébration du 50e anniversaire, le 6 mai, d’Itamar Ben-Gvir, ministre de la Sécurité nationale de Netanyahu. Son gâteau d’anniversaire était décoré d’un nœud coulant en or, en hommage à une nouvelle loi autorisant la peine de mort pour les prisonniers palestiniens, mais pas pour les citoyens juifs d’Israël.
Lors des festivités, Ben-Gvir a reçu un appel de Netanyahu, avec qui il a bien ri après que le Premier ministre ait deviné avec humour qu’il fêtait ses 17 ans.
Et vu le nombre de scandales dont nous avons l’embarras du choix en ce moment, la normalisation du scandale est elle aussi assez scandaleuse.
Article original en anglais sur Al Jazeera / Traduction MR