Le sionisme a été érigé en rempart contre le socialisme

Joseph Massad, 18 mai 2026. – Nul n’est à l’abri. Les forces pro-israéliennes se mobilisent pour détruire les forces progressistes dans les pays occidentaux.

Caricature de Carlos Latuff, 2019. Le lobby israélien tire à coups de fausses accusations d’antisémitisme sur Bernie Sanders en 2020, après avoir détruit Jeremy Corbyn en 2019.

Leurs initiatives ne se limitent pas aux attaques contre des militants et des groupes, des universités et des médias, des organisations communautaires et des artistes, mais visent également des personnalités politiques et des gouvernements.

Leurs campagnes ont réussi à anéantir toute chance de victoire électorale de Jeremy Corbyn en Grande-Bretagne, ont ciblé le sénateur américain Bernie Sanders en le diffamant et en finançant ses rivaux, et s’en prennent maintenant au candidat socialiste à la présidentielle française, Jean-Luc Mélenchon, qu’elles accusent d’antisémitisme, entre autres accusations diffamatoires.

Elles ont également ciblé le gouvernement socialiste espagnol du Premier ministre Pedro Sánchez en soutenant des partis d’opposition de droite, notamment le parti d’extrême-droite espagnol Vox, tout en incitant contre le gouvernement irlandais et les personnalités politiques irlandaises progressistes aux États-Unis.

Ces tactiques sionistes anti-progressistes sont loin d’être nouvelles. Depuis la fin du XIXe siècle, le mouvement sioniste s’est vendu aux bailleurs de fonds impériaux comme un rempart contre le socialisme, et les puissances impérialistes occidentales l’ont adopté précisément comme un outil contre le socialisme et le communisme.

Les récentes manœuvres anti-progressistes du sionisme ne sont que la continuation de cette histoire réactionnaire.

Fondements impériaux

Le militantisme anti-socialiste du sionisme est né avec le mouvement lui-même. Lors d’entretiens avec le Kaiser allemand et ses ministres au milieu des années 1890, le fondateur de l’Organisation sioniste, Theodor Herzl, assura aux Allemands que le sionisme éloignerait les juifs du socialisme : « C’était une folie de la part des juifs de rejoindre le mouvement socialiste, qui se débarrasserait rapidement d’eux.»

Herzl ajouta que le Kaiser « avait été impressionné lorsque j’avais mentionné qu’à l’Université de Vienne, nous avions détourné des étudiants du socialisme.» Le sionisme, ajouta-t-il, inciterait également les juifs à ne pas rejoindre les organisations révolutionnaires et anti-Kaiser : « Nous éloignions les juifs des partis révolutionnaires

De fait, c’est l’anticommunisme sioniste qui scella l’alliance avec la Grande-Bretagne antibolchevique. L’engagement pris par Balfour en 1917, promettant le soutien britannique à la quête sioniste d’un « foyer national » pour les juifs en Palestine – cinq jours seulement avant le triomphe de la Révolution d’Octobre en Russie – n’était pas fortuit.

Se fondant sur de faux rapports d’informateurs sionistes affirmant que la plupart des juifs russes étaient sionistes et susceptibles de soutenir le socialisme, les autorités britanniques s’inquiétèrent, après la Révolution de Février, du soutien juif au mouvement socialiste.

En avril 1917, Lord Robert Cecil, alors secrétaire parlementaire au ministère des Affaires étrangères, télégraphia à l’ambassadeur britannique à Petrograd, argumentant : « On nous a conseillé que l’un des meilleurs moyens de contrer la propagande pacifiste et socialiste juive en Russie serait d’encourager clairement les aspirations nationalistes juives en Palestine

La victoire des communistes russes supprima un facteur déterminant d’émigration pour les juifs d’Europe de l’Est, compromettant ainsi les projets britanniques et sionistes pour la Palestine. En s’engageant à garantir un « foyer national » juif en Russie, la Grande-Bretagne cherchait à promouvoir une idéologie alternative susceptible de dissuader les juifs russes de soutenir le communisme.

Le président américain Woodrow Wilson partageait des vues similaires en soutenant la Déclaration Balfour. Son soutien découlait de la « préoccupation américaine face à la propagation du communisme parmi les juifs d’Europe de l’Est, notamment en Pologne, après la Révolution d’Octobre en Russie ».

La position américaine fut renforcée fin 1918, lorsque Balfour s’entretint de la question juive et palestinienne avec le principal conseiller de Wilson, le colonel Edward M. House.

Dans son journal, House nota que Balfour « était enclin à croire que la quasi-totalité du bolchevisme et des troubles de ce genre étaient directement imputables aux juifs ».

House ajouta : « J’ai suggéré de les placer, ou du moins les meilleurs d’entre eux, en Palestine et de les tenir responsables du bon comportement des juifs dans le monde entier. Balfour pensait que le plan avait du potentiel.»

Cette forme d’anticommunisme occidental, lui-même une forme d’antisémitisme métamorphosé, qualifiait les communistes russes et le gouvernement révolutionnaire soviétique de « judéo-bolcheviks ».

L’Internationale communiste, créée par les Soviétiques, avait compris cette dynamique. Les deuxième et troisième congrès de l’Internationale communiste, en 1920 et 1921, décrivaient le sionisme comme un mouvement destiné à « détourner les masses laborieuses juives [européennes] de la lutte des classes et qui n’est rien d’autre qu’une utopie contre-révolutionnaire petite-bourgeoise ».

L’antisémitisme inversé

Bien que l’affirmation antisémite selon laquelle le communisme et le bolchevisme étaient des « complots juifs » soit souvent associée à l’idéologie nazie – elle-même issue de la propagande tsariste russe blanche –, de telles idées étaient également propagées par la Grande-Bretagne et les États-Unis, et largement partagées en Europe occidentale, y compris parmi les sionistes, bien avant l’apparition des nazis.

Le Premier ministre britannique sioniste, David Lloyd George, fit part de ces opinions au Comité oriental du Cabinet de guerre britannique, où le général George Macdonogh rapporta l’avertissement d’un responsable sioniste : « Si le peuple juif n’obtenait pas ce qu’il demandait en Palestine, toute la communauté juive se convertirait au bolchevisme et soutiendrait ce mouvement dans tous les autres pays, comme elle l’a fait en Russie. »

Winston Churchill fut parmi les premiers à exprimer publiquement ces idées antisémites, qualifiant le communisme de « complot juif » visant à dominer le monde – par opposition au sionisme, qui, selon lui, pactisait avec l’impérialisme, l’antisémitisme et la bourgeoisie juive d’Europe occidentale tout en promouvant une solution coloniale au « problème juif ».

Dans un article de février 1920 intitulé « Sionisme contre bolchevisme », publié dans le Sunday Herald, Churchill affichait son soutien aux juifs assimilés, fidèles à leur pays d’origine.

Il les jugeait toutefois politiquement insignifiants dans ce qu’il considérait comme la lutte centrale entre le sionisme et le communisme, incarnés par ce qu’il appelait les « juifs internationaux », complotant pour détruire la civilisation chrétienne occidentale :

« Le sionisme offre une troisième sphère aux conceptions politiques du peuple juif. En opposition radicale au communisme international, il présente au Juif une idée nationale de puissance. Il incombe au gouvernement britannique, suite à la conquête de la Palestine, d’assurer au peuple juif du monde entier un foyer et un centre de vie nationale… Le sionisme est déjà devenu un facteur de convulsions politiques en Russie, exerçant une influence concurrente puissante au sein des cercles bolcheviques face au système communiste international. Rien n’est plus significatif que la fureur avec laquelle Trotsky s’en est pris aux sionistes en général, et au Dr Weissmann [Chaim Weizmann] en particulier. »

Dès décembre 1922, Chaim Weizmann rencontra à Jérusalem, alors occupée par les Britanniques, le haut-commissaire britannique, le sioniste juif Herbert Samuel, le chef de la police britannique et d’autres responsables coloniaux, les exhortant à réprimer les colons juifs communistes en Palestine et à interdire toute future immigration de communistes juifs.

Weizmann a insisté sur ce que les autorités pensaient déjà : « Les sionistes et les bolcheviks étaient des ennemis mortels. Les bolcheviks persécutaient les sionistes. Le bolchevisme est en tous points opposé au sionisme. »

Une lutte mondiale

La politique antisocialiste d’Israël s’est poursuivie après sa fondation en 1948. Bien que les dirigeants sionistes israéliens d’après 1948 aient professé un engagement envers le « socialisme » pour les colons juifs – ou, plus précisément, envers un socialisme fondé sur la suprématie juive –, leur anticommunisme a inspiré toutes leurs alliances avec la Grande-Bretagne, la France et les États-Unis, pays antisoviétiques.

Leurs attaques contre les pays arabes socialistes, notamment la Syrie et l’Égypte, se sont accompagnées d’une importante campagne de propagande menée après 1967 pour dépeindre l’Union soviétique – pays à la position la plus ferme contre l’antisémitisme, et pour cette raison diffamée par les pays occidentaux antisémites comme « judéo-bolchevique » – comme elle-même antisémite.

À la fin des années 1970 et dans les années 1980, le soutien militaire israélien à la dictature génocidaire d’extrême-droite du Guatemala, ainsi qu’aux dictatures terroristes d’extrême-droite du Salvador, du Nicaragua de Somoza, du Chili de Pinochet et de la junte militaire argentine, était parfaitement cohérent avec ses efforts anti-socialistes à travers le monde, sans parler de son alliance avec l’Afrique du Sud de l’apartheid.

Aujourd’hui, c’est le Français de gauche Mélenchon et son parti, La France insoumise, qui sont diffamés par les forces de droite et du centre en France, y compris le camp pro-israélien, et qualifiés d’« islamo-bolcheviks ».

Israël et la droite et le centre français pro-israéliens mobilisent tous leurs moyens pour faire échouer la campagne électorale dynamique de Mélenchon. Leurs efforts en France ne constituent qu’un front parmi d’autres dans une lutte mondiale plus vaste menée par Israël et ses alliés contre les forces socialistes qui, depuis le 7 octobre 2023 et le génocide israélien perpétré contre les Palestiniens, revendiquent la défense des droits des Palestiniens.

Par conséquent, la colère d’Israël et de ses alliés contre ces socialistes ne s’apaisera pas tant qu’ils n’auront pas été totalement vaincus.

Article original en anglais sur Middle East Eye / Traduction MR