Partager la publication "Le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou annonce qu’il poursuit le New York Times en justice suite à un article sur le viol de prisonniers palestiniens"
Al Jazeera, 14 mai 2026. Le gouvernement israélien a annoncé prendre la mesure exceptionnelle de poursuivre le New York Times en justice après la publication par le journal d’un article détaillant des allégations de viol formulées par des détenus palestiniens contre les forces israéliennes.

2 février 2025 – un accord d’échange avec le régime d’occupation permet à des prisonniers palestiniens de retrouver leurs familles à Gaza.
Le bureau du Premier ministre israélien a fait cette annonce trois jours après la parution de l’article du chroniqueur du New York Times depuis longtemps, Nicholas Kristof, qui s’appuie sur les témoignages de 14 victimes palestiniennes, hommes et femmes.
Ce reportage vient s’ajouter à un ensemble croissant de preuves d’abus sexuels systématiques commis par Israël sur des détenus palestiniens, dont le nombre a explosé depuis le 7 octobre 2023. Ces preuves ont été documentées par des organisations de défense des droits humains et des médias, dont Al Jazeera.
Israël avait déjà condamné l’article du New York Times, le qualifiant de « calomnie rituelle », mais est allé plus loin jeudi, affirmant que Netanyahu et le ministre des Affaires étrangères, Gideon Saar, « ont donné instruction d’engager une action en diffamation contre le New York Times ».
Le pays a également qualifié l’article de « mensonges les plus odieux et déformés jamais publiés contre l’État d’Israël dans la presse moderne, mensonges qui ont également reçu le soutien du journal ».
De leur côté, le New York Times et Kristoff ont maintenu leur position, un porte-parole qualifiant mercredi l’article de « reportage d’opinion très documenté ».
« Les témoignages des 14 hommes et femmes interviewés ont été corroborés par d’autres témoins, chaque fois que cela était possible, et par des personnes à qui les victimes se sont confiées – notamment des membres de leur famille et leurs avocats », a déclaré le porte-parole, Charlie Stadtlander, dans un communiqué diffusé sur X.
« Les détails ont fait l’objet d’une vérification factuelle approfondie, les témoignages étant recoupés avec des articles de presse, des recherches indépendantes menées par des organisations de défense des droits humains, des enquêtes et, dans un cas précis, avec le témoignage de l’ONU », a-t-il ajouté. « Des experts indépendants ont été consultés concernant les affirmations contenues dans l’article, tout au long du travail de recherche et de vérification des faits. »
Dans une déclaration à Al Jazeera jeudi, la porte-parole du New York Times, Danielle Rhoades Ha, a affirmé que cette menace s’inscrit dans « une stratégie politique bien rodée visant à discréditer le journalisme indépendant et à étouffer les écrits qui ne correspondent pas à un récit préétabli ».
« Une telle action en justice serait dénuée de fondement », a-t-elle déclaré.
Les détails de la plainte que le gouvernement israélien envisage de déposer n’étaient pas immédiatement disponibles. Bien qu’un gouvernement étranger puisse techniquement poursuivre une entreprise de médias américaine, cette perspective soulève plusieurs questions juridiques, notamment en matière de compétence.
Si la plainte est déposée devant un tribunal américain, elle risque de se heurter à de nombreuses difficultés. Les médias américains bénéficient d’une large protection constitutionnelle, en particulier lorsqu’ils sont contestés par les autorités gouvernementales.
L’année dernière, Netanyahu avait déclaré « examiner la possibilité pour un pays de poursuivre le New York Times », suite à un article sur la famine à Gaza, en pleine période de génocide perpétré par Israël.
Le Premier ministre israélien, qui affrontera des élections plus tard cette année, a déclaré jeudi vouloir que cette action en justice ait un impact qui dépasse le cadre légal.
« Sous ma direction, Israël ne restera pas silencieux », a-t-il affirmé dans une publication sur X. « Nous combattrons ces mensonges devant l’opinion publique et devant les tribunaux. »
Accusations de deux poids, deux mesures
Le New York Times a également fait l’objet de critiques contradictoires lui reprochant d’accorder plus de crédit aux allégations d’abus sexuels commis par des groupes palestiniens qu’à celles formulées par des Palestiniens.
En particulier, des critiques se sont interrogées sur les raisons pour lesquelles l’article de Kristof a été publié dans la rubrique « Opinion », alors que des articles relatant des allégations d’abus contre des Israéliens ont été publiés dans la rubrique « Actualités ».
Parmi ces articles figurait un reportage du 28 décembre 2023 détaillant des allégations d’abus sexuels systématiques lors des attaques du Hamas contre le sud d’Israël le 7 octobre 2023. L’intégrité de ce reportage et des journalistes impliqués a été fortement mise en doute, y compris, semble-t-il, au sein même de la rédaction du journal.
Dans les mois qui ont suivi sa publication, 50 professeurs de journalisme ont appelé le journal à enquêter sur l’article. Le Times a maintenu ses affirmations.
Mardi, le journal a également publié dans sa rubrique « Actualités » un article sur un rapport d’une commission civile israélienne affirmant que les abus sexuels du 7 octobre étaient « organisés et systématiques ».
Dans une déclaration faite en décembre, Reem Alsalem, rapporteuse spéciale des Nations Unies sur la violence à l’égard des femmes et des filles, a indiqué qu’Israël n’avait pas répondu aux demandes d’accès (PDF) formulées par une commission internationale indépendante chargée d’enquêter sur les allégations d’abus sexuels commis contre des Israéliens et des Palestiniens.
L’article de Kristof citait un rapport de la Commission d’enquête internationale indépendante sur le territoire palestinien occupé, y compris Jérusalem-Est, et Israël, présenté l’année dernière au Conseil des droits de l’homme des Nations Unies. Ce rapport indiquait que l’appareil sécuritaire israélien était devenu un système où la violence sexuelle était « pratique courante » et « un élément majeur des mauvais traitements infligés aux Palestiniens ».
L’article mentionnait également un rapport du Comité pour la protection des journalistes (CPJ) révélant que près d’un tiers des journalistes palestiniens détenus par Israël avaient subi des violences sexuelles.
Parmi ces témoignages figurait celui de Sami al-Sai, un journaliste indépendant palestinien de 46 ans, qui affirmait avoir été agressé sexuellement avec une matraque en caoutchouc et une carotte lors de sa détention en Israël en 2024.
D’autres Palestiniens ont décrit en détail des exactions commises par des colons israéliens, qui bénéficient souvent de la protection des forces de sécurité israéliennes. Mohammad Matar, un responsable palestinien, a raconté avoir été déshabillé et violé avec un bâton tandis que des colons plaisantaient sur le fait de le violer.
« Pendant six mois, je n’ai rien pu dire, même à ma famille », a-t-il déclaré.
Article original en anglais sur Al Jazeera / Traduction MR