Les menaces de Trump de voler le pétrole iranien s’inscrivent dans une longue tradition de pillage états-unien

Joseph Massad, 28 avril 2026. Depuis le début de l’offensive américano-israélienne contre l’Iran il y a deux mois, le président des Etats-Unis Donald Trump a multiplié les déclarations concernant le vol du pétrole iranien : « Si cela ne tenait qu’à moi, je prendrais le pétrole, je le garderais, et cela me rapporterait beaucoup d’argent.» À défaut, il a menacé de détruire l’infrastructure pétrolière iranienne.

Caricature de Kamal Sharaf.

Espérant rééditer l’enlèvement de Nicolas Maduro et le vol du pétrole vénézuélien, la rhétorique triomphaliste de Trump s’est avérée prématurée.

Les autorités iraniennes ont répondu aux menaces de Trump en lui rappelant à plusieurs reprises que l’Iran n’est pas le Venezuela : « Nous le disons clairement aux Américains : ici ce n’est pas le Venezuela, où vous pouvez piller les ressources », et que la République islamique et la nation iranienne « s’opposeront fermement à de telles tentatives ».

Si les Américains et les Britanniques ont pu piller le pétrole iranien après avoir renversé le Premier ministre Mohammad Mossadegh, qui l’avait nationalisé en 1953, la possibilité d’une répétition de cette performance aujourd’hui semble beaucoup moins probable.

Le pillage des ressources du tiers monde par les États-Unis n’est pas un phénomène nouveau. Il s’inscrit dans la continuité des politiques impérialistes US depuis la Seconde Guerre mondiale et est bien antérieur à ce conflit, notamment en ce qui concerne le vol des ressources d’Amérique latine, sans parler de celles des peuples autochtones des États-Unis même.

En effet, les États-Unis et les anciens empires coloniaux européens ont maintenu leur position après la guerre et le début de l’ère de la décolonisation, insistant sur le fait que la fin du colonialisme direct européen et américain n’impliquait pas l’octroi de la souveraineté économique aux pays en cours de décolonisation.

C’est ce que l’ancien président ghanéen Kwame Nkrumah avait bien compris lorsqu’il expliquait que l’octroi de l’indépendance politique aux pays anciennement colonisés, tout en maintenant la même structure économique coloniale mondiale de pillage des ressources du tiers monde, ne changeait que très peu de choses dans la vie économique des colonisés et leur refusait finalement toute souveraineté économique et indépendance réelle.

Défi postcolonial

Le premier grand défi collectif lancé par les pays anciennement colonisés eut lieu en 1955 lors de la Conférence afro-asiatique de Bandung, en Indonésie. Cette conférence affirma le droit à l’autodétermination des pays et des peuples encore colonisés, ainsi que de ceux qui venaient d’accéder à l’indépendance.

Ce qui se produisit à Bandung marqua un renversement de l’hégémonie de l’obstination occidentale sur le pillage économique. Les pays asiatiques et africains luttaient, en réalité, pour l’inclusion de l’autodétermination politique et économique aux Nations Unies depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Quelques mois après Bandung, en novembre 1955, la Troisième Commission de l’Assemblée générale de l’ONU avait déjà approuvé la formulation du droit à l’autodétermination en vue de son adoption dans la résolution de 1960 et les Pactes de 1966 des Nations unies.

Les débats au sein de la Troisième Commission faisaient rage depuis 1950, les pays colonisateurs insistant sur l’inclusion d’une clause d’exemption coloniale dans la future résolution.

En 1952, les États-Unis ont voté contre une résolution de l’Assemblée générale de l’ONU déclarant l’autodétermination comme un droit humain et se sont « farouchement opposés à l’obligation faite aux puissances coloniales de rendre compte des progrès des territoires non autonomes vers l’autonomie. »

Les pays impérialistes ont rencontré une vive opposition de la part des délégués asiatiques et africains, notamment des délégués arabes de Syrie, d’Irak et d’Arabie saoudite, entre autres, qui ont joué un rôle crucial dans le rejet de la clause coloniale et dans la promotion de l’autodétermination comme droit humain.

Ceci faisait suite à une forte agitation et à l’opposition des États-Unis et des entreprises américaines à toute notion d’autodétermination économique à l’ONU, ces dernières insistant sur le fait que ce droit ne concernait que l’autodétermination politique.

Les entreprises US ont été furibondes lorsque le président guatémaltèque Jacobo Arbenz a introduit des mesures de réforme agraire menaçant les entreprises US et a fait référence à une résolution de l’Assemblée générale de l’ONU de 1952 soutenant la nationalisation des ressources économiques.

Le Chili, à l’instar du reste de l’Amérique latine, économiquement dominée par les États-Unis impérialistes, chercha la même année à modifier le projet de pacte relatif aux droits de l’homme afin d’y affirmer que « le droit des peuples à l’autodétermination inclut le droit économique de contrôler toutes leurs ressources naturelles et de ne pas être privé de leur usage ou de leurs moyens de subsistance par les actions d’une puissance étrangère ».

Les Américains furent si scandalisés par ces initiatives visant à instaurer l’indépendance économique qu’ils qualifièrent de « discours de haine » les tentatives soviétiques et du tiers monde d’institutionnaliser l’autodétermination économique des États indépendants.

Coercition impériale

En 1962, la résolution 1803 de l’Assemblée générale des Nations Unies a consacré la souveraineté permanente sur les ressources naturelles, affirmant ainsi le droit à l’autodétermination économique.

Mais cela n’a pas empêché les États-Unis de financer des coups d’État pour renverser des dirigeants attachés à la souveraineté économique et les destituer – parmi lesquels Shukri al-Quwwatli en Syrie en 1949 ; Mossadegh en 1953 ; Jacobo Arbenz au Guatemala en 1954 ; Patrice Lumumba au Congo en 1961 ; João Goulart au Brésil en 1964 ; Ahmad Sukarno en Indonésie en 1965 et Nkrumah au Ghana en 1966 – pour ne citer que les plus connus.

Gamal Abdel Nasser fut la cible d’une invasion tripartite menée par les Européens et Israël en 1956, suite à la nationalisation de la Compagnie du canal de Suez, puis par Israël et les États-Unis en 1967 pour mettre fin à l’État-providence égyptien et à l’expérience nasserienne d’affirmation de la souveraineté économique.

Quant au Chilien Salvador Allende, renversé par les États-Unis en 1973, Henry Kissinger justifia son intervention par cette déclaration célèbre : « Je ne vois pas pourquoi nous devrions rester les bras croisés et regarder un pays sombrer dans le communisme à cause de l’irresponsabilité de son peuple.»

Malgré ces revers, les anciens colonisés continuèrent de chercher des moyens de réaffirmer leur souveraineté économique face à l’ordre économique impérialiste.

La dernière tentative collective eut lieu dans les années 1970, alors que le monde était sur le point d’être conquis par le néolibéralisme économique et la « mondialisation », c’est-à-dire le projet d’un Nouvel Ordre Économique International (NOEI).

Le NOEI était un ensemble de propositions formulées par les pays du Tiers Monde dans le cadre de la Conférence des Nations Unies sur le commerce et le développement (CNUCED), créée en 1964 par d’anciens pays colonisés et des pays d’Amérique latine ayant subi l’impérialisme, et présidée par l’économiste argentin Raul Prebisch. Son objectif était de promouvoir l’« égalité » économique et de remédier aux « injustices » économiques entre les États afin d’accélérer le « développement économique et social ». Ce programme n’a abouti à rien.

De fait, le veto US sur la libération des peuples d’Afrique australe de l’apartheid et du colonialisme de peuplement – ​​Angola, Mozambique, Zimbabwe-Rhodésie, Namibie, Afrique du Sud – s’est maintenu jusqu’à ce que des garanties soient données quant au maintien de la souveraineté économique des États-Unis, de leurs alliés impérialistes européens et des colons blancs sur ces pays après leur « indépendance ».

C’est également Kissinger qui a conçu l’option « tar baby », consistant à renforcer les liens américains avec les colonies de peuplement suprématistes blanches d’Afrique du Sud, de Rhodésie et des colonies portugaises du Mozambique et d’Angola. Dans le cas tristement célèbre et révélateur du Zimbabwe-Rhodésie, cet arrangement économique a persisté pendant près de deux décennies après l’indépendance en 1980.

Coercition néolibérale

En 1990, 100.000 colons blancs vivaient encore au Zimbabwe. Le secteur privé commercial restait contrôlé par les Blancs. Les banlieues cossues demeuraient exclusivement blanches, tandis que les Africains vivaient dans des townships surpeuplés. Les colons blancs conservaient leur supériorité et leurs privilèges économiques et, de fait, politiques.

Le refus du Royaume-Uni et des États-Unis de subventionner l’achat de terres par les Blancs exacerba la soif de terres et la frustration économique.

Lorsque le moratoire sur la nationalisation des propriétés blanches expira en 1990, le président Robert Mugabe recut le conseil de ne pas effrayer les Blancs d’Afrique du Sud, surtout après la libération de Nelson Mandela en février 1990 et les négociations en cours pour mettre fin à l’apartheid tout en maintenant la souveraineté impérialiste et blanche sur les ressources nationales sud-africaines.

De ce fait, les meilleures terres arables du Zimbabwe restèrent aux mains des colons blancs. Parallèlement, dès les années 1980, le FMI et la Banque mondiale avaient intensifié leurs politiques néolibérales en contraignant le Zimbabwe à couper ses dépenses sociales, notamment en matière d’éducation et de subventions alimentaires pour mettre fin à son système d’État-providence.

Alors que la Namibie accédait finalement à l’indépendance en 1990 et que l’apartheid sud-africain prenait fin en 1994, Mugabe conservait d’excellentes relations avec les Britanniques, au point d’être fait chevalier honoraire la même année.

Le triomphe de l’impérialisme et du néolibéralisme US après la chute de l’URSS fut un mauvais présage pour le peuple zimbabwéen, dont les services sociaux furent coupés sur ordre du FMI et de la Banque mondiale lorsque le pays adopta un « programme d’ajustement structurel » en 1991. L’apartheid économique demeura la norme, les colons blancs continuant d’en tirer profit financièrement. Les progrès réalisés dans les domaines de la santé, de l’éducation et de l’emploi dans les années 1980 furent rapidement anéantis dans les années 1990, et la corruption du gouvernement par la classe d’affaires noire émergente devint monnaie courante.

Dans ce contexte, le gouvernement se radicalisa face à la population noire, privée de terres, notamment après 1997. Il proposa d’exproprier 800 fermes appartenant à des Blancs et d’imposer des taxes aux agriculteurs commerciaux pour renflouer le budget. Cette nouvelle politique économique radicalisée entraîna également la suspension des politiques d’ajustement structurel imposées par le FMI.

Rien de ce qu’avait fait Mugabe depuis 1980, ni même avant, n’avait suscité l’hostilité des Britanniques comme l’appropriation des propriétés des colons blancs par son gouvernement. Les relations avec le Royaume-Uni se détériorèrent rapidement.

Mugabe fit remarquer, à juste titre, que les premiers colons, sous Cecil Rhodes, avaient volé des terres sans aucune compensation au titre du « droit de conquête », et que son gouvernement ne paierait donc rien pour les récupérer.

Au milieu des années 1980, des paysans sans terre avaient déjà commencé à s’emparer des fermes blanches abandonnées, mais à cette époque, ils étaient de plus en plus nombreux à s’occuper non seulement des fermes appartenant majoritairement à des Blancs, mais aussi de celles appartenant à des Noirs.

Indignation occidentale

En 2000, le renforcement des sanctions occidentales amorcé en 1997, conjugué aux effets persistants des politiques d’ajustement structurel, avait encore appauvri la population et l’État.

L’arrivée massive d’organisations non gouvernementales financées par l’Occident et la création d’une opposition libérale également financée par l’Occident – ​​comme le Mouvement pour le changement démocratique (MDC), fondé en 1999 – étaient censées affaiblir le régime.

L’opposition libérale et pro-occidentale s’opposait aux occupations des fermes des Blancs par les Zimbabwéens autochtones, pauvres et avides de terres. Ils espéraient renverser le gouvernement et mettre un terme à sa tentative tardive de renverser enfin le colonialisme de peuplement blanc et d’endiguer le pillage occidental.

Les réalisations de cette période comprennent la redistribution de 80 % des terres agricoles sans compensation aux colons blancs, la « liquidation » de la politique coloniale, la fin des privilèges coloniaux et raciaux des Blancs et l’élargissement du régime foncier.

Cependant, cela a facilité l’enracinement d’une bourgeoisie noire qui cherchait à mettre fin à la situation révolutionnaire du pays en renouant des liens avec le capital international après 2005, ce qui a abouti à un accord de partage du pouvoir entre le MDC et le parti au pouvoir, la ZANU, en 2008.

Les Britanniques s’insurgeaient contre Mugabe, devenu la cible de l’opprobre occidental – non pas pour avoir présidé au déclin du pays dans la pauvreté sous l’influence des instruments de contrôle économique occidentaux, ni pour la corruption qui s’est installée au sein de l’élite africaine, au gouvernement comme en dehors, après le tournant néolibéral, mais uniquement à cause du sort réservé aux biens mal acquis des colons blancs, car seuls ces derniers menaçaient les privilèges des Blancs et le néocolonialisme occidental au Zimbabwe.

Le capital international a commencé à quitter le pays, puis vint la condamnation occidentale. La Banque mondiale a suspendu son « aide », et des menaces de sanctions ont rapidement suivi. Les campagnes médiatiques occidentales diabolisant Mugabe et son gouvernement, ainsi que les appels britanniques à un changement de régime, étaient omniprésents. Des sanctions occidentales ciblées ont suivi. Environ 20.000 Blancs sont restés dans le pays et ont utilisé tous les moyens légaux et les réseaux internationaux à leur disposition pour récupérer « leurs » terres. Lorsqu’un nouveau gouvernement, plus conciliant envers les Occidentaux et les colons, a accédé au pouvoir à la suite d’un coup d’État qui a renversé Mugabe en 2017, le premier fermier blanc a récupéré « sa » terre.

Pillage continu

Le sort de la Namibie indépendante et de l’Afrique du Sud post-apartheid seront tout aussi funeste, car la fin de l’apartheid dans les deux pays était conditionnée par la poursuite du pillage de leurs terres et de leurs ressources par les colons et le capital impérialiste.

Si le système politique de l’apartheid fut démantelé, l’apartheid économique, lui, se consolida dans la nouvelle Afrique du Sud. Dès 1996, le gouvernement de l’ANC s’allia aux grandes entreprises pour soumettre l’Afrique du Sud au néolibéralisme.

Les États-Unis et les puissances impérialistes européennes, par le biais de leurs instruments internationaux de contrôle économique, notamment le FMI, s’assurèrent que la nouvelle Afrique du Sud ne nationalise pas les richesses des Blancs et ne les redistribue pas à leurs propriétaires légitimes, sous peine de nouvelles sanctions économiques.

L’accord conclu par l’ANC avec les puissances impérialistes et la classe dirigeante blanche locale était clair : le prix à payer pour mettre fin à l’apartheid politique racial était le maintien de l’apartheid économique racial et le pillage impérialiste des ressources du pays.

Quant à l’Iran, l’insistance de ses dirigeants à affirmer qu’il n’aura pas le même sort que le Venezuela et Maduro fait référence au succès des États-Unis, de concert avec leurs alliés européens, dans la subversion du gouvernement vénézuélien pendant au moins une décennie et la sape de sa légitimité. En 2019, ils ont reconnu Juan Guaido, le successeur illégitime et exilé de Maduro, nommé par les États-Unis, comme président légitime du pays.

Les milieux d’affaires et la classe moyenne supérieure vénézuéliens, hostiles à l’insistance de Maduro sur la souveraineté économique et l’État-providence, ont également constitué une cinquième colonne efficace – une alliance de classes qui n’existe pas en Iran.

Plus important encore, l’Iran dispose de capacités militaires bien supérieures à celles du Venezuela, ce qui lui a permis de résister aux bombardements massifs des Américains et des Israéliens.

En Iran, la légitimité du régime révolutionnaire n’a jamais été ébranlée, malgré les efforts herculéens déployés par Israël et les États-Unis pour trouver un autre dirigeant, notamment le grotesque fils du shah, et leur recrutement d’Iraniens anti-régime à l’intérieur comme à l’extérieur du pays.

Le vol continu de pétrole vénézuélien par les États-Unis et la tentative d’assujettissement de l’Iran, qui semblent contrarier certains libéraux américains, ne sont en rien des innovations de l’administration Trump. Il s’agit tout simplement de la pratique courante de l’impérialisme américain, sous les gouvernements démocrates comme républicains.

Article original en anglais sur Middle East Eye / Traduction MR