Partager la publication "Explication : Le Hamas subit-il des pressions en raison de son soutien à l’Iran ?"
The Palestine Chronicle, 14 mars 2026. La dernière déclaration du Hamas révèle une pression politique croissante, le mouvement devant concilier alliances de résistance et réalités régionales.
Pourquoi le Hamas a-t-il soudainement exhorté l’Iran à ne pas cibler les pays voisins ?
Le 13 mars, Journée internationale de Qods, le Hamas a adressé l’un de ses messages de solidarité les plus fermes à l’Iran depuis le début de la guerre israélo-américaine contre la République islamique.
Des déclarations du mouvement et d’Abou Obeida, porte-parole des Brigades Izz ad-Din al-Qassam, ont salué les frappes de missiles iraniennes contre Israël et les ont présentées comme faisant partie d’un conflit régional plus large, directement lié à la Palestine.
Abou Obeida a décrit ces frappes comme un événement qui a « apporté de la joie au cœur de notre peuple opprimé », tout en soulignant que la guerre régionale est indissociable de la lutte pour Jérusalem et Al-Aqsa. Mais dès le lendemain, le 14 mars, le Hamas publiait un nouveau communiqué qui semblait introduire une importante réserve.
Tout en renouvelant sa condamnation de l’agression américano-israélienne contre l’Iran et en réaffirmant le droit de Téhéran à riposter, le Hamas appelait également « les frères iraniens à ne pas cibler les pays voisins ».
À première vue, le message peut paraître contradictoire. Comment un mouvement qui loue ouvertement les actions militaires iraniennes peut-il simultanément exhorter Téhéran à s’abstenir de frapper les bases militaires américaines dans les États de la région ?
La réponse ne réside pas dans une incohérence idéologique, mais dans la géographie politique.
Le Hamas opère aujourd’hui sur plusieurs fronts : à Gaza, dans les territoires palestiniens et au sein d’une vaste diaspora (shatat) dont les dirigeants sont dispersés dans plusieurs capitales arabes et musulmanes. Ces différents fronts exercent des pressions politiques différentes.
Le mouvement tente donc de maintenir un équilibre délicat : préserver son alliance stratégique avec l’Iran et l’axe de la résistance tout en évitant la confrontation politique avec les pays qui accueillent ses dirigeants.
Le Hamas parle-t-il à deux voix ?
L’idée que le Hamas communique parfois sur deux tons légèrement différents n’est pas nouvelle.
Le mouvement dispose depuis longtemps d’une structure de direction interne basée à Gaza et d’une direction politique en exil, répartie dans plusieurs pays, dont le Qatar et la Turquie. Ces plateformes politiques externes sont cruciales pour la diplomatie, la communication médiatique et le rayonnement international du Hamas.
Cependant, elles exposent également le mouvement aux sensibilités politiques des gouvernements hôtes.
Lorsque l’Iran riposte contre les positions américaines ou israéliennes dans la région, ses missiles et drones survolent ou ciblent parfois des bases militaires américaines situées dans des territoires liés à l’architecture de sécurité du Golfe. Certains États arabes accueillant des responsables du Hamas ont été directement touchés par l’escalade du conflit régional.
Cette situation est délicate pour la direction externe du Hamas.
Bien que le mouvement ne puisse se distancier politiquement de l’Iran – l’un de ses partenaires stratégiques les plus importants –, il s’efforce de ne pas paraître indifférent aux préoccupations sécuritaires des pays qui lui fournissent des plateformes politiques. Il en résulte un discours parfois plus nuancé que contradictoire : un soutien indéfectible au droit de l’Iran à résister à l’agression, conjugué à des appels à éviter toute action susceptible de déstabiliser les États voisins.
Autrement dit, le Hamas ne parle pas d’une seule voix. Il s’inscrit dans deux réalités politiques distinctes.
Que nous apprend l’histoire sur ce dilemme ?
Le Hamas a déjà été confronté à un dilemme stratégique similaire.
Durant le conflit syrien, le mouvement s’est retrouvé pris en étau entre des pressions politiques contradictoires. À l’époque, sa direction était basée à Damas, bénéficiant de liens étroits avec la Syrie, l’Iran et le Hezbollah – des relations qui constituaient l’épine dorsale de l’« axe de la résistance » régional.
Cependant, à mesure que la guerre en Syrie s’intensifiait, les gouvernements arabes sympathisants et soutenant l’opposition ont commencé à faire pression sur le Hamas pour qu’il prenne ses distances avec Damas. Parallèlement, le gouvernement syrien attendait du mouvement une loyauté sans faille, compte tenu de son hospitalité de longue date.
Le Hamas a finalement adopté une position qui a provoqué la colère de Damas et a conduit au transfert de sa direction hors de Syrie.
Les conséquences furent graves.
Le mouvement a perdu une base stratégique essentielle et ses relations avec l’Iran et le Hezbollah se sont détériorées. Pendant des années, le Hamas a peiné à rétablir ces alliances. Ce n’est qu’au prix d’efforts diplomatiques considérables – et grâce à la médiation de personnalités telles que le chef du Hezbollah, Hassan Nasrallah – que le Hamas a progressivement reconstruit sa place au sein de l’axe de la résistance.
Cette expérience historique a profondément marqué la pensée stratégique du Hamas.
Le mouvement a appris que les pressions politiques régionales peuvent l’amener à prendre des décisions aux conséquences stratégiques à long terme.
Pourquoi l’Iran est-il si stratégiquement important pour le Hamas ?
L’importance de l’Iran pour le Hamas est capitale.
Depuis des décennies, Téhéran est l’un des plus fidèles soutiens des mouvements de résistance palestiniens, leur apportant appui politique, expertise militaire et assistance logistique. Contrairement à la plupart des gouvernements arabes, l’Iran l’a fait sans condition.
Bien que le Hamas dispose d’une structure décisionnelle palestinienne indépendante, sa relation avec l’Iran a joué un rôle central dans le développement de ses capacités militaires et de ses alliances régionales.
Les événements qui ont suivi l’opération du Hamas le 7 octobre ont encore renforcé cet alignement stratégique.
Alors qu’Israël étendait sa guerre génocidaire à Gaza, de multiples fronts régionaux se sont ouverts – du Liban au Yémen en passant par l’Irak – créant une confrontation sur plusieurs fronts avec Israël.
Dans ce nouveau contexte régional, le Hamas a retrouvé une place centrale au sein du vaste réseau de résistance.
La guerre a également renforcé la coordination politique entre le Hamas, le Hezbollah et l’Iran, atténuant considérablement les dégâts causés par les précédents différends politiques.
Pour le Hamas, le maintien de cette relation n’est donc pas qu’une question d’idéologie. C’est stratégique.
Toute impression de distanciation du mouvement vis-à-vis de l’Iran pourrait affaiblir sa position au sein de l’axe de la résistance et compromettre des années d’efforts pour rétablir la confiance.
Le Hamas subit-il des pressions de la part des gouvernements régionaux ?
Le moment choisi pour la dernière déclaration du Hamas laisse penser que des pressions extérieures pourraient être en jeu.
Cette déclaration, exhortant l’Iran à ne pas cibler les pays voisins, est intervenue immédiatement après les fortes expressions de solidarité du mouvement avec Téhéran lors de la Journée de Qods. Ces déclarations précédentes célébraient ouvertement les frappes iraniennes contre Israël et soulignaient l’unité de la résistance régionale.
Un tel discours a pu susciter un malaise chez certains gouvernements arabes accueillant des responsables du Hamas, notamment ceux qui s’inquiètent de l’extension des représailles iraniennes dans la région.
Ces gouvernements offrent au Hamas un espace diplomatique et politique crucial. Ils lui permettent d’exploiter des bureaux de presse, de mener des actions de communication internationale et d’entretenir des liens avec les acteurs politiques régionaux.
Mais cette hospitalité s’accompagne d’attentes implicites.
Les pays hôtes attendent souvent du Hamas qu’il évite les prises de position pouvant être interprétées comme un soutien à des attaques visant leur territoire ou leurs intérêts sécuritaires.
Cette dynamique place le mouvement dans une position familière mais inconfortable : naviguer entre alliances stratégiques et dépendances politiques. La déclaration du 14 mars apparaît donc moins comme un changement d’orientation stratégique du Hamas que comme une tentative soigneusement calibrée de rassurer les gouvernements régionaux sans abandonner son alliance avec l’Iran.
Cet exercice d’équilibriste pourrait-il s’avérer dangereux ?
La tentative du Hamas de gérer ces pressions contradictoires est compréhensible, mais elle comporte des risques.
Au sein de la résistance, certaines voix – notamment au Liban – ont déjà exprimé leur inquiétude quant au ton de la dernière déclaration du Hamas.
Si le mouvement semble assouplir sa position envers l’Iran sous la pression régionale, cela pourrait raviver d’anciennes suspicions quant à un possible éloignement du Hamas de l’axe de la résistance en période de tensions politiques.
De telles perceptions pourraient fragiliser la confiance des alliés les plus fidèles du Hamas.
Parallèlement, ignorer ouvertement les préoccupations des gouvernements arabes hôtes pourrait compromettre les plateformes diplomatiques dont le Hamas dépend hors de Palestine.
Le mouvement tente donc de suivre une voie politique extrêmement étroite.
L’histoire montre que de tels exercices d’équilibriste sont rarement stables à long terme.
À mesure que le conflit régional s’intensifie, la pression sur le Hamas pour qu’il prenne des positions plus claires va probablement croître.
Le défi pour le mouvement sera de préserver ses alliances stratégiques tout en évitant une rupture politique comme celle qui, par le passé, lui a coûté des années de reconstruction.
Article original en anglais sur The Palestine Chronicle / Traduction MR
