Partager la publication "Témoignages de Gazaouis : La survie qui s’organise au jour le jour dans l’enfer de Gaza – partie 644 / 6 & 7.02 – Des femmes partagent le fardeau pour rester debout"
Brigitte Challande, 8 février 2026.- Compte rendu hebdomadaire de l’atelier de soutien psychologique pour les femmes dans la zone centrale – à l’ouest de Deir Al-Balah – au camp Al-Asdiqa. 6 février.
« Dans la période qui suit la guerre, les femmes ne retournent pas à la « vie » telle qu’elle était auparavant. Elles entrent plutôt dans un temps gris et lourd, où les pertes s’entremêlent aux tentatives quotidiennes de survie. À ce moment critique, la femme déplacée se voit contrainte d’être tout à la fois : une mère rassurante, un soutien économique résilient, et un mur empêchant l’effondrement, alors même que ses propres murs intérieurs sont fissurés. Après la guerre, les femmes vivent un état d’épuisement silencieux ; la guerre a aussi volé le rythme naturel de la vie, transformant la tente en un espace prolongé d’angoisse et d’attente.
Sous cette pression constante, les émotions non exprimées s’accumulent : la peur, la culpabilité, la colère refoulée et l’épuisement émotionnel, en l’absence d’espaces sûrs permettant son expressionet son partage. Le soutien psychosocial est une nécessité existentielle pour protéger les femmes de la rupture intérieure et empêcher que la douleur ne se transforme en traumatismes de longue durée.
La première séance du programme de soutien et de sensibilisation a été mise en œuvre cette semaine dans la zone centrale – à l’ouest de Deir Al-Balah – au camp Al-Asdiqa, par l’équipe de l’UJFP. La séance Notre tente est une (), notre soutien est un (), une porte d’entrée pour reconstruire le sens du voisinage, du partage émotionnel et de la responsabilité collective dans un environnement épuisé par le déplacement.
Vingt femmes déplacées résidant au camp Al-Asdiqa ont participé à la séance. Des femmes d’âges et d’expériences différents, mais unies par le poids de la perte.
La séance a été animée pour créer un espace sûr, respectueux des émotions, offrant à chaque femme le droit d’être entendue sans jugement, de s’exprimer sans crainte et de ressentir qu’elle n’est pas seule sur ce chemin.
l’UJFP travaille à l’autonomisation des communautés touchées par les crises à travers des programmes intégrés axés sur la santé mentale, le renforcement de la résilience et la promotion de la cohésion sociale. Elle est convaincue que le véritable changement commence par la réparation de l’être humain de l’intérieur, avant toute intervention matérielle ou logistique.
L’objectif de l’atelier : redonner toute sa valeur à la force du soutien social et transformer le sentiment d’impuissance individuelle en une énergie collective capable de résister et de se soutenir mutuellement pour se protéger de l’effondrement psychologique.
Premier exercice : Le dictionnaire du soutien
La séance a débuté par un cercle de présentation au cours duquel les participantes ont été invitées à choisir un mot exprimant ce dont elles avaient le plus besoin aujourd’hui : sécurité, réconfort, aide, écoute, ou simplement « me sentir visible ».
Ces mots sont devenus un miroir collectif, permettant aux femmes de découvrir que leurs besoins se ressemblent et que la douleur, une fois nommée, perd une partie de son pouvoir.
Deuxième exercice : Le langage de l’âme épuisée « Où réside la fatigue en toi ? »
Les réponses ont varié entre la poitrine, le dos, la tête et le cœur. L’espace s’est transformé en un moment d’écoute sincère, où les femmes ont commencé à raconter comment la vie sous la tente pèse sur leurs nerfs et comment le silence devient un lourd fardeau: la reconnaissance de la fatigue et la légitimation de son existence.
Troisième exercice : Une lettre à ma voisine
Un exercice d’écriture profondément émouvant, dans lequel chaque participante a été invitée à écrire un court message à l’une de ses voisines du camp. Des lettres empreintes d’engagement à l’entraide, d’excuses pour les manquements, et d’un espoir partagé de rester solidaires,toutes ont brisé l’isolement de la tente individuelle.
L’une des mères a déclaré, les larmes brillant dans les yeux : « Je pensais que ma tente était ma seule prison, mais aujourd’hui j’ai senti que mes voisines étaient les piliers qui me soutiennent. » Une autre a ajouté « Je suis repartie en me sentant que je ne porte pas ce fardeau seule… “notre tente est une” n’est plus un slogan, mais une source de sécurité. »
L’atelier s’est achevé, les mots continuent de résonner entre les tentes, les lettres restent pliées dans les cœurs, et le soutien continue dans le partage.
Une preuve que la solidarité devient plus forte que la guerre elle-même. »
Photos et vidéos ICI
Confessions de femmes
Compte rendu d’un atelier de soutien psychologique dont la qualité relationnelle et professionnelle témoigne d’un immense respect, sans photos. 7 février.
« À l’ère de l’après-guerre, la perte ne se mesure pas seulement au nombre de maisons détruites, mais aussi au nombre de vies qui ont survécu physiquement tout en restant psychiquement ensevelies sous les décombres. Aujourd’hui, les femmes de Gaza se tiennent au seuil d’une phase d’une extrême fragilité, une phase où la vie est censée « recommencer », alors que la mémoire demeure lourde, le corps épuisé et l’âme assiégée par des questions sans réponses. La guerre est terminée sur le papier, mais ses traces persistent dans les détails les plus infimes : le sommeil morcelé, une peur sans raison apparente, un sentiment permanent d’insécurité, et un long silence devenu le langage quotidien des femmes.
Dans cette période, la femme ne vit pas seulement l’expérience de la perte, mais porte aussi le fardeau d’un espace privé d’expression et sans droit à l’effondrement. Beaucoup ont appris à se placer en bas de la liste, à ajourner leur douleur à un avis ultérieur, à supporter plus qu’elles ne le devraient, parce que « les circonstances ne le permettent pas ». Mais ce qui n’est pas dit ne disparaît pas ; cela s’accumule, se transforme en isolement intérieur, en un sentiment latent de culpabilité, et en une dure résignation face à l’injustice, acceptée comme un destin.
C’est de cette réalité qu’est née l’atelier « Confessions de femmes », mis en œuvre par l’équipe de l’UJFP dans l’un des camps situés à l’ouest de la ville de Gaza, avec la participation de vingt-cinq femmes déplacées. Cet espace ouvrait une porte essentielle, celle de la parole.
L’espace a été défini comme un lieu de sécurité absolue : aucune expérience n’y était jugée, aucune douleur comparée, et aucun silence imposé. Les participantes ont été invitées à se présenter d’une manière respectueuse de leur besoin de confidentialité ; chaque femme s’est présentée comme elle se sentait le plus en sécurité, sans obligation ni pression.
Une brève présentation du travail de l’UJFP a ensuite été faite : se concentrer sur l’autonomisation des femmes et la création d’espaces de rétablissement durables, considérant la femme comme détentrice d’une expérience et d’un savoir, et non comme un simple numéro sur des listes d’aide humanitaire. Il a été précisé que cet atelier ne constituait pas un événement isolé, mais s’inscrivait dans un parcours de longue haleine visant à redonner toute sa valeur à la voix des femmes dans les camps.
Les femmes se sont assises en cercle ; les téléphones ont été éteints, les voix se sont apaisées, et il leur a été demandé de se concentrer sur leur respiration, sur les sensations du corps, sur l’instant présent. Puis, peu à peu, les épaules se sont abaissées, les visages se sont détendus, comme si le corps reprenait son souffle pour la première fois depuis longtemps.
La séance s’est ensuite poursuivie en nommant la douleur. Les femmes ont été invitées à écrire ou à dire les mots décrivant ce qu’elles ressentaient. Des mots tels que : peur, épuisement, honte, colère, brisure, solitude. Le mot « solitude » est revenu à plusieurs reprises et a commencé à se transformer en récits. Lorsque l’espace de la confession s’est ouvert, les mots ne sont pas venus immédiatement. Chaque silence portait en lui une histoire inachevée et la crainte que la parole soit trop lourde à porter.
Les premières confessions furent hésitantes, fragmentées. Une femme a dit qu’elle était « fatiguée », puis s’est arrêtée, comme si le mot dépassait sa capacité à le contenir. Avec un encouragement doux, les mots se sont effondrés dans un long sanglot ; non pas une faiblesse, mais une libération d’années de retenue. Elle a expliqué qu’elle s’était sentie, pendant la guerre et après, constamment sommée d’être forte, comme si elle n’avait pas le droit de s’effondrer.
Des femmes ont parlé du sentiment d’avoir perdu leur humanité, de s’être transformées en « situations d’urgence ambulantes », sans besoins propres ni droit de refus. L’une d’elles a avoué se sentir coupable d’être encore en vie ; une culpabilité qui l’avait poussée à accepter des injustices qu’elle n’aurait jamais tolérées en d’autres temps. Puis vinrent les confessions les plus difficiles. Des femmes ont parlé, pour la première fois, de harcèlements subis pendant la guerre et après ; des agressions dont il n’a jamais été fait état, non parce qu’elles n’étaient pas douloureuses, mais parce que le silence leur a été imposé comme unique option. Une femme a raconté comment elle avait été importunée alors qu’elle tentait de subvenir aux besoins de sa famille, et comment elle avait avalé l’humiliation par peur d’être privée d’aide ou stigmatisée. Une autre femme a évoqué le chantage implicite, les allusions, le sentiment que le besoin était utilisé comme une arme, et que le fait d’être une femme déplacée la rendait plus vulnérable aux violations des limites. Elle a dit que la guerre ne s’était pas terminée avec l’arrêt des bombardements ; elle avait continué sous des formes moins bruyantes, mais plus cruelles encore.
Les confessions n’ont pas porté uniquement sur les actes des autres, mais aussi sur ce que la guerre avait fait à l’intérieur d’elles. Des femmes ont reconnu avoir changé, être devenues plus dures ou plus froides, non par choix, mais parce que la douleur, lorsqu’elle n’est pas dite, se transforme en mur. L’une d’elles a confié qu’elle craignait la joie, car toute joie est désormais menacée par la perte.
D’autres confessions ont abordé la maternité en temps de guerre : l’impuissance face aux questions des enfants, la peur de voir grandir des enfants auprès d’une mère silencieuse et brisée, qui s’excuse de tout, jusqu’à s’excuser d’exister.
Ce qui a marqué ce moment, c’est que la douleur n’était pas compétitive, mais partagée. Chaque histoire trouvait un écho dans une autre, et chaque larme était accueillie avec compréhension, non avec pitié. À un moment charnière, l’une des femmes a déclaré : « Nous n’avons pas survécu parce que nous étions fortes, mais parce que nous n’avions pas d’autre choix. Aujourd’hui, nous voulons être fortes par choix, non par contrainte. »
Une activité d’écriture intitulée Une lettre que je n’ai jamais envoyée. Les femmes y ont écrit des lettres à elles-mêmes, à des personnes disparues ou à des souvenirs qui les hantent encore.
À la clôture de l’atelier, les facilitatrices ont souligné que cet espace avait été créé pour protéger les femmes, non pour les exposer. En conséquence, une décision claire a été prise : ne pas photographier ni documenter visuellement l’atelier, afin de préserver la confidentialité des participantes, de respecter leurs histoires et leur droit à la sécurité. L’atelier Confessions de femmes démontre que le rétablissement ne commence pas par l’oubli, mais par la reconnaissance. Offrir à la femme un espace pour dire ce qui n’a jamais été dit est en soi un acte de résistance. Dans ce petit cercle au cœur du camp, les douleurs ont été nommées, reconnues, et sorties du silence vers la lumière ; et cela constitue un véritable point de départ pour un cheminement aussi essentiel que toute autre forme de survie. »
Retrouvez l’ensemble des témoignages d’Abu Amir et Marsel :
*Abu Amir Mutasem Eleïwa est coordinateur des Projets paysans depuis 2016 au sud de la bande de Gaza et correspondant de l’Union Juive Française pour la Paix. *Marsel Alledawi est responsable du Centre Ibn Sina du nord de la bande de Gaza, centre qui se consacre au suivi éducatif et psychologique de l’enfance. Tous les deux sont soutenus par l’UJFP en France.
Partie 615 : 1er janvier 2026. Partie 616 : 2 janvier. Partie 617 : 4 janvier. Partie 618 : 5 janvier. Partie 619 : 6 janvier. Partie 620 : 6 janvier (1). Partie 621 : 7 janvier. Partie 622 : 8 janvier. Partie 623 : 9 janvier. Partie 624 : 9 janvier (1). Partie 625 : 10 janvier. Partie 626 : 11 janvier. Partie 627 : 13 janvier. Partie 628 : 14 janvier. Partie 629 : 17 janvier. Partie 630 : 18 janvier. Partie 631 : 19 janvier. Partie 632 : 19 janvier (1). Partie 633 : 20 janvier. Partie 634 : 23 janvier. Partie 635 : 23 janvier (1). Partie 636 : 24 janvier. Partie 637 : 26 janvier. Partie 638 : 27 janvier. Partie 639 : 28 janvier 2026. Partie 640 : 31 janvier 2026. Partie 641 : 1er février. Partie 642 : 2 février. Partie 643 : 3 février. Partie 643 : 4 février.
* Témoignages du 20 novembre 2023 au 5 janvier 2025 (partie 1 à 268) * Témoignages du 5 janvier au 9 mai 2025 (partie 269 à 392) * Témoignages du 10 mai au 5 octobre 2025 (partie 393 à 540) * Témoignages du 6 octobre au 31 décembre 2025 (partie 541 à 614)
Pour participer à la collecte "Urgence Guerre à Gaza" : HelloAsso.com Les témoignages sont publiés sur UJFP / Altermidi / Le Poing

