Désarmer la machine de guerre, se construire en cheminant – Dialogue avec des forces engagées dans la coalition « Guerre à la guerre »

Enquête Critique, 1er février 2026. Alors que la plupart des États européens et leurs industries intensifient leurs investissements dans de grands programmes d’armements en convoquant la menace russe [1] , de nouvelles luttes s’élèvent contre la production de la guerre. En France, des assemblées antimilitaristes se multiplient tandis que des enquêtes indépendantes et groupes autonomes ciblent des structures militaro-industrielles à travers tout le pays. Au cœur de cette séquence, la coalition Guerre à la guerre apparue en janvier 2025, a lancé une première mobilisation contre le salon mondial du Bourget en juin dernier. (Voir la video de présentation des membres de la coalition sur enquetecritique.org). Cette tentative de reconstruction d’un mouvement populaire contre la guerre, à la fois anti-militariste et internationaliste, soulève des espoirs et pose de nombreuses questions sur la forme comme sur le fond. Pour mieux comprendre ce qui est à l’oeuvre, tenter de l’appuyer de manière critique et en tirer des perspectives concrètes sur le terrain des luttes, nous avons mené l’enquête directement auprès des militant·es engagées au coeur de la coalition.

Avec Enquête Critique, lorsque nos sujets touchent aux vies dominé·es ou à des pratiques de luttes, nous faisons le choix de ne pas travailler sur mais d’enquêter avec les personnes concernées. Ici, nous avons donc proposé à des participant·es de la coalition Guerre à la guerre de dialoguer et de réfléchir ensemble à propos de leurs engagements, de ce qu’ils et elles tentent de construire et des horizons de lutte qui leur semblent nécessaires d’ouvrir.

A partir d’une même grille d’entretien [2] nous avons approfondi certaines questions avec une partie d’entre elles et eux. Les réponses ont été articulées aux expériences vécues durant les mois d’organisation précédant l’appel « Stop Bourget » puis nous avons mis tout ça à jour collectivement début 2026. Il s’agit à la fois de raconter la fabrication de cette forme « coalition » – ses logiques et ses tensions, ses contradictions et ses succès – pour faciliter un dialogue entre les forces impliquées dans la construction d’un mouvement contre la guerre, le militarisme et l’impérialisme.

Au croisement des luttes de terrain et des mouvements révolutionnaires

La coalition Guerre à la guerre prend source à travers des rencontres entre militant·es anticolonialistes, antiracistes, écologistes et antifascistes impliqué·es dans les luttes contre le génocide en Palestine au printemps 2024, notamment dans le cadre de la campagne boycott carrefour. Les discussions reprennent à l’automne suivant autour d’un premier texte rédigé pour tenter de réunir une multiplicité de « forces autonomes et révolutionnaires ». La plupart des militant·es reconnaissent que ces qualificatifs ont leurs limites en termes de précision. Mais ils semblent avoir permis à des collectifs et des personnes très différentes et jusque-là isolées les un·es des autres de fonctionner ensemble autour de lignes de rupture avec la situation. « Il y avait cette volonté de mettre autour de la même table des franges vives et constructives issues des mouvances anti-impérialistes et internationalistes, mais le texte n’en finissait plus de s’allonger » se souvient Maria, l’une d’entre elles. « Pour rédiger ce texte, en fait on a dû enquêter auprès des organisations et des camarades, pour comprendre leurs positionnements et leurs lignes rouges, afin de construire un récit basés sur des analyses et des perspectives de lutte communes. » Ce texte est finalement resté un outil interne et n’a pas été publié. Mais durant la fin de l’année 2024, son écriture a rassemblé des personnes et des organisations en lutte contre le génocide en Palestine, le capitalisme, le patriarcat, le racisme, le colonialisme, la Françafrique, les frontières… « Face au rôle de la France dans le carnage en cours, on a décidé de délimiter un terrain de lutte pour passer à l’action collective plutôt que de chercher un même cadre théorique préalable sans jamais entrer concrètement en lutte », précise la militante. « Il s’agit de discuter en chemin pour fabriquer des analyses sur le terrain ».

Durant les mois qui suivent, la coalition continue à s’élargir [3]. Parmi les nouvelles forces, le collectif Vietnam Dioxine lutte pour faire reconnaître les victimes de l’agent orange durant la guerre du Vietnam [4] . « Les guerres coloniales ont souvent fait l’objet d’expérimentation d’armes, de laboratoires à ciel ouvert pour perpétuer des crimes contre l’humanité » explique Laphlamme. « On parle du premier écocide reconnu au Vietnam, de génocide/futurocide/urbicide [5] à Gaza. Ces dénominations doivent se comprendre à l’aune d’une volonté d’effacement d’un peuple, de sa culture et de son environnement ». Selon la militante, ça a donc été « une évidence » de rejoindre le processus Guerre à la guerre « et d’apporter notre soutien à toute coalition anti-guerre et anti-impérialiste. » « Il nous semble essentiel de rappeler le continuum colonial commis avec la complicité du complexe militaro-industriel. Systématiquement, les industries des armes nourrissent les guerres coloniales, au Vietnam comme en Palestine aujourd’hui », précise-t-elle. Le 30 avril 2025 marquait les 50 ans de la fin de la guerre du Vietnam, « remportée par les résistant.es vietnamien.nes sur les impérialistes américain.es » rappelle Laphlamme. « Cette victoire est importante pour nous car elle marque la fin de la colonisation du Vietnam par l’armée la plus puissante à cette époque. C’est particulièrement symbolique dans ce contexte actuel car nous aimons dire que si le Vietnam a vaincu, alors la Palestine vaincra. »

La cause palestinienne constitue une clef de voûte pour la coalition. « Il est évident pour nous que la lutte du peuple palestinien exige qu’on défasse, au cœur des métropoles coloniales, ces industries qui sont le cœur de l’alliance entre le capitalisme français et le régime génocidaire israélien » affirme Omar Alsoumi, porte-parole d’Urgence Palestine, collectif membre de la coalition depuis l’origine et menacé de dissolution par l’État français depuis le mois d’avril 2025 [6]. « Notre lutte nous a dévoilé combien l’appareil d’État français est mis au service de cette industrie de l’armement, du contrôle et des technologies de surveillance, qui, de Tel Aviv à Paris, constituent une menace existentielle non seulement pour le peuple palestinien mais aussi pour tous les peuples qui aspirent à la souveraineté, à la dignité et à la liberté » ajoute le militant palestinien. Depuis les premières discussions, la centralité des luttes décoloniales, des quartiers et des immigrations (en particulier le soutien à la Palestine et le combat contre l’islamophobie) a constitué une boussole constante. « On pourrait même dire une bouée quand ça a été vraiment dur » ajoute Maria.

La coalition se déploie aussi autour d’organisations saisissant les questions féministes de manière transversale. « Les femmes et les personnes minorisées paient le prix fort en temps de guerres, on le sait » explique Malka, de Relève Féministe. Son collectif s’est illustré l’année passée en participant à impulser avec l’AG féministe Paris Banlieue, la tribune « Féministes contre l’armement et pour la fin du génocide en Palestine » appelant à un embargo sur les armes et à des mobilisations de rue nocturnes. « Ici, on a besoin d’argent pour nos retraites, pas pour les armes. Nos enfants, nos proches n’iront pas en guerre pour Macron ! Il nous faut pouvoir répondre aux mères qui croient qu’envoyer leurs enfants à l’armée ou au SNU c’est leur assurer leur avenir financier ou répondre à leur difficulté de parents » ajoute-t-elle.

Ella est membre de Kessem, un collectif regroupant des féministes juives décoloniales. Pour elle, « c’est ici, sur notre territoire que sont vendues ou fabriquées des armes qui maintiennent la domination du suprémacisme blanc. » « On sait que la guerre va de pair avec la répression intérieure :  » Free Palestine » c’est aussi l’islamophobie d’État en France et sa répression, le front ukrainien c’est aussi une attaque budgétaire. La guerre pour nous est celle du quotidien dans les quartiers populaires et ruraux, la guerre pour survivre, obtenir des papiers, bénéficier de ses droits pour les personnes trans, bénéficier d’espaces de santé, de places en crèche départementale… notre guerre n’est pas la leur… » assure la militante. Par ailleurs, pour les collectifs dont elle fait partie, rejoindre la coalition consiste à « maintenir un cap pragmatique qui manque, qui pourrait nous unir, et une action collective nécessaire. Poser notre rythme et ne pas toujours être en réaction. » « Faire des ponts, c’est déjà agir en féministe » affirme Ella, car « dans une dynamique ou on questionne la décolonisation du féminisme, nous voulons dépasser un certain lyrisme et nous retrouver sur des fronts concrets ».

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[1] Le plan « Rearm Europe » annoncé en mars 2025 par la commission européenne puis rebaptisé « Readyness 2030 », vise à mobiliser 800 milliards d’euros sur quatre ans pour « renforcer l’infrastructure de défense européenne ». Au coeur de ce programme, l’Allemagne a annoncé 1000 milliards d’euros d’investissement dans le but de devenir la première puissance militaire européenne et le chef du régime français a annoncé son ambition d’en faire « le moteur » de ce réarmement européen.

[2] Grille d’entretien :
– Peux-tu te présenter et présenter ton organisation ou collectif ?
– Quelle place occupe la guerre, le sécuritaire et le militarisme dans vos luttes ?
– Quelle est votre actualité sur ce terrain ?
– Quand et comment avez-vous rejoint la coalition Guerre à la guerre ?
– Comment ça se passe pour les prises de décisions ?
– Comment vous construisez la coalition elle-même ? Et les mobilisations ?
– Quelles sont les lignes de tension et de contradiction au sein de la coalition et en dehors ?
– Comment est-ce que vous tentez de les résoudre et de les dépasser ?
– Quelles sont vos perspectives à travers la construction d’un mouvement anti-guerre ?
– Est-ce que tu veux nous parler de vos actualités en termes de lutte ?
– Est-ce que tu veux ajouter quelque chose ?

[3] Liste des groupes et organisations membres de la coalition : https://guerrealaguerre.net/a-propos/qui-sommes-nous/

[4] L’agent orange est un herbicide utilisé comme arme chimique par l’armée des US déversée dans la jungle du sud du Vietnam pour y débusquer les résistant.es caché.es. Contenant de la dioxine, ultra toxique et persistant dans les corps et les terres, près de 3 millions de personnes en sont toujours victimes. Les entreprises derrières ce poison sont des multinationales de l’agrochimie comme Monsanto, Dow Chemicals ou Hercules, actuellement poursuivies en France par Tran To Nga, victime de 83 ans. > http://vietnamdioxine.org/

[5] Futurocide désigne la destruction d’un avenir vivable. Urbicide désigne la destruction des villes comme arme de guerre et technologie de gouvernement.

[6https://urgence-palestine.com

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