Le « Nouvel Ordre Mondial » est-il vraiment nouveau ? – avec Yanis Varoufakis

Chris Hedges, 28 janvier 2026.– Alors que l’hégémonie américaine continue de s’effriter, Donald Trump et ses alliés internationaux se préparent à conserver une certaine emprise sur le pouvoir mondial. Parmi ces méthodes figure le « Conseil de la Paix », officiellement créé pour reconstruire Gaza, mais qui constitue une nouvelle tentative de Trump pour saper le droit international.

Yanis Varoufakis, secrétaire général du Mouvement Démocratie en Europe 2025 (DiEM25), ancien ministre des Finances de Grèce et auteur de *Techno-féodalisme : ce qui a tué le capitalisme*, s’entretient avec Chris Hedges pour analyser la véritable signification du Conseil de la Paix et son lien avec les objectifs géopolitiques plus larges de Trump, notamment sa volonté de freiner l’influence croissante de la Chine sur la scène internationale.

Concernant l’Union européenne, Varoufakis explique que les nations européennes « paniquent face au Conseil de la Paix qui non seulement remplace les Nations Unies, mais les prend aussi pour cible. Voilà ce qui arrive quand on ignore les signes très clairs que Trump leur envoyait, indiquant qu’il cherche à les éliminer, qu’il ne veut plus de vassaux se croyant partie prenante d’un système multilatéral occidental… Il me semble que la politique de Donald Trump contraint ses alliés, pour ainsi dire, premièrement à accepter la poursuite du génocide ; deuxièmement, à se taire ; et troisièmement, à se crisper dans une quasi-autonomie. »

Quant à la Chine, Varoufakis affirme que Trump comprend que les États-Unis devront coexister avec ce pays d’Asie de l’Est, mais aussi contenir les Européens tout en conservant leur emprise sur l’hémisphère occidental, comparant les tentacules de l’empire américain à une roue de bicyclette. « La roue d’un vélo a un moyeu au centre et des rayons… On peut casser un, deux ou trois rayons, la roue continue de fonctionner », explique Varoufakis. « Tant que vous êtes le moyeu et que vous négociez avec chaque rayon séparément, que vous les maintenez isolés et que vous les empêchez de se réunir pour négocier collectivement, vous pouvez étendre votre hégémonie et amasser une fortune. »

Si le contexte actuel, marqué par la montée en puissance de la Chine sur la scène internationale, a poussé les États-Unis vers un nouveau paradigme, Varoufakis remet en question l’idée que le colonialisme de Trump soit fondamentalement différent de celui pratiqué dans le cadre de l’ordre international libéral. « Je ne veux pas mythifier le monde que nous quittons », conclut-il. « Voyez-vous, c’est ce que font les centristes libéraux, les centristes radicaux. Ils disent : « Tout allait si bien jusqu’à ce que cet homme [Trump] arrive et détruise tout. » Je suis désolé, mais ce n’était pas le cas. Vous savez… j’ai grandi dans un pays de l’OTAN qui était une dictature fasciste. Alors quand on me dit : « L’OTAN, c’est la démocratie », je réponds : « Non, désolé. Ne me dites pas ça à moi. » »

Chris Hedges

Le plan de paix factice de Donald Trump, adopté par le Conseil de sécurité au mépris flagrant des Palestiniens et en violation manifeste du droit international, est supervisé par le soi-disant Conseil de la paix. Alors que les dirigeants européens ont tourné le dos à ce Conseil, de nombreux régimes autoritaires – dont l’Arabie saoudite, la Turquie, l’Égypte et le Maroc – ont adhéré à cette mascarade. Trump affirme que chaque membre du Conseil devra verser un milliard de dollars pour y adhérer.

Initialement conçu pour superviser la transformation de Gaza, le Conseil a élargi sa mission afin de servir de contrepoids aux Nations Unies, que Trump et ses alliés autoritaires cherchent à démanteler.

Le Conseil de la paix sera présidé par Trump à vie. Son conseil d’administration, composé de personnes peu expérimentées dans la région et ayant toutes apporté un soutien inconditionnel au génocide, comprend le secrétaire d’État Marco Rubio, l’envoyé spécial Steve Witkoff, le gendre de Trump, Jared Kushner, le financier de Wall Street Marc Rowan, l’ancien Premier ministre britannique Tony Blair et le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu.

Ce conseil, qui rêve d’une « Riviera de Gaza » scintillante de gratte-ciel, n’est que l’habituelle chimère des colonisateurs. Comme dans toute entreprise coloniale, pour que cette vision d’une nouvelle Gaza se réalise, les habitants autochtones doivent être impitoyablement réprimés ou expulsés.

Nickolay Mladenov, diplomate bulgare, occupera le poste de « haut représentant » de Gaza. Parmi ses conseillers figure le rabbin Aryeh Lightstone, allié des colons juifs et impliqué dans la création de la Fondation humanitaire de Gaza, soutenue par Israël. Une fondation qui a tué plus de 2 600 Palestiniens désespérés et a blessé au moins 19 000 autres alors qu’ils tentaient de récupérer quelques vivres dans quatre dépôtoirs.

La sécurité serait assurée par Sami Nasman, haut responsable de la sécurité de l’Autorité palestinienne, condamné par contumace à 15 ans de prison par un tribunal de Gaza pour avoir prétendument orchestré des tentatives d’assassinat contre des dirigeants du Hamas. Une force internationale de stabilisation serait également chargée de cette mission, bien que peu de pays semblent disposés à fournir des troupes.

Cependant, le Conseil de la paix est voué à l’échec tant que le Hamas ne désarmera pas, ce que le groupe a toujours nié vouloir faire. Il servira plutôt de couverture au génocide larvé perpétré par Israël. Israël occupe 60 % de la bande de Gaza. Il continue de bloquer l’acheminement de l’aide humanitaire, des matériaux de construction et du carburant à Gaza, où la malnutrition est généralisée et l’eau potable rare.

Il a commis plus de 1 000 violations du cessez-le-feu, causant la mort d’environ 450 Palestiniens depuis son instauration. Trump se délectera de son rôle de vice-roi impérial et débauché de Gaza, mais son Conseil de la paix, à l’instar de sa fausse université, n’est qu’une supercherie. Un moyen de contrecarrer la création d’un État palestinien, de procéder à un nettoyage ethnique des Palestiniens de leurs terres et, une fois chassés de leurs foyers, de livrer les villes et villages dévastés à des promoteurs immobiliers dont les immeubles, s’ils sont un jour construits, n’abriteront jamais de Palestiniens. Pour discuter du cessez-le-feu, du Conseil de la paix de Trump et de ses conséquences sur notre nouvel ordre mondial, je reçois Yanis Varoufakis, secrétaire général du Mouvement Démocratie en Europe 2025 (DiEM25), ancien ministre des Finances grec et auteur de nombreux ouvrages, dont « Techno-féodalisme : ce qui a tué le capitalisme ».

Eh bien, on ne peut pas dire que la satire soit morte. Le « Plan de paix » est un document ridicule, tout comme le Conseil de la paix, mais cet absurde est dangereux et je vais vous demander pourquoi.

Yanis Varoufakis

Eh bien, en 1945, les peuples du monde se sont soi-disant unis après l’horrible expérience du carnage, l’Holocauste, qui a fait des dizaines de millions de morts. On pensait avoir tourné la page en tant qu’espèce, avoir décrété l’adoption de règles communes et l’interdiction de certaines pratiques nuisibles à l’avenir de l’humanité, comme le génocide, l’invasion d’autres peuples et la confiscation de leurs terres sous prétexte d’y avoir droit.

Bien sûr, il s’agissait plus d’une aspiration que d’une réalité, mais c’est là la différence entre Donald Trump et ses prédécesseurs : il ne cherche pas à justifier ses actes, il ne tente pas de les enrober d’un vernis humanitaire, il pousse à l’extrême tout ce qu’ont fait George W. Bush, voire Bill Clinton.

Quand j’entends, par exemple, des Européens se plaindre et me dire à propos de l’Ukraine : « On ne peut pas laisser Poutine modifier les frontières par la force des bombardements, » je leur dis : « Eh bien, c’est exactement ce que vous avez fait en 1999, dans cette satanée Yougoslavie, pardon de vous le dire… mais vous avez bombardé… Je veux dire, inutile de discuter du bien-fondé de la chose, mais vous ne pouvez pas prétendre défendre ce principe puisque vous avez été les premiers à détruire. »

Au fait, j’ai trouvé votre introduction splendide. Je n’ai rien à y ajouter. Permettez-moi de vous dire ce que j’ai ressenti en entendant parler pour la première fois du Conseil de la Paix il y a quelques mois, avec ces soi-disant cessez-le-feu qui n’en étaient pas vraiment un : l’idée est que les Palestiniens cessent le feu et que les Israéliens le reprennent, comme ils l’ont fait il y a à peine 24 heures en tuant des journalistes et des enfants.

Bref, quand j’ai entendu parler de ce projet, j’ai cru que c’était une parodie. Immédiatement, comme vous l’avez dit, j’ai pensé que c’était un scénario que George Lucas aurait écrit sous l’effet du LSD ou de très, très mauvais champignons. Mais ensuite, j’ai changé d’avis, Chris.

Vous savez, vous avez dit que c’était un nouvel ordre. Ce n’en est pas un. Peut-être revenons-nous à un ordre très ancien. Car l’idée d’une société créée dans une capitale occidentale, avec des gens très riches qui investissent pour y adhérer et obtenir des parts, dans le but de dominer le monde… C’est arrivé pour la première fois, du moins en Grande-Bretagne. C’était déjà arrivé un peu plus tôt à Amsterdam, à l’époque où Shakespeare écrivait Hamlet, à peu près. C’était il y a 425 ans. Ces messieurs qui se sont réunis ont fondé la Compagnie britannique des Indes orientales. C’était donc un précurseur corporatif du colonialisme national. Cette compagnie, comme chacun sait, s’est installée en Inde et l’a conquise.

Elle s’est ensuite étendue à l’Indonésie et à l’Asie du Sud-Est. Des compagnies similaires ont fait de même en Afrique. La Compagnie britannique des Indes orientales a même commandé jusqu’à 200.000 soldats. C’était une véritable entreprise. La différence, c’est que Donald veut agir très vite et sans s’impliquer. Il n’a même pas besoin d’investir son propre argent. Il veut que d’autres financent le projet.

Vous avez vu cette vidéo, n’est-ce pas, avec Netanyahou, Loukachenko et tous ces gens-là ? On se serait cru dans un mauvais James Bond, avec toute la bande de méchants réunis. Ils reforment le groupe et décident, comme dans James Bond, d’utiliser ces sociétés… comment dire ? Le Spectre ? Ils prennent le contrôle du monde. Franchement, je ne pensais pas vivre assez longtemps pour voir ça, je dois bien l’admettre.

Mais l’idée n’est pas si nouvelle. Après tout, c’était déjà le cas dans James Bond, et c’est comme ça que l’Inde, l’Afrique et l’Indonésie ont été colonisées. Une dernière anecdote, si vous me le permettez. Je dois dire que, pour tenter de trouver un point positif, une raison de sourire dans cette année 2026 qui se déroule de façon plutôt misérable, le mécontentement qui se lit sur les visages de nos dirigeants européens, ces minuscules dirigeants, me fait sourire.

Parce que ces idiots, ces pitoyables imbéciles… il n’y a pas d’autre mot pour les décrire. Quand Donald leur a présenté l’idée d’un Conseil de la paix pour Gaza, ils ont dit : « Super ! », comme vous l’avez dit dans votre introduction, ils l’ont approuvée au Conseil de sécurité, etc.

Pourquoi ? Parce qu’ils pensent : « Ah, ça, c’est pour les Palestiniens, ça, c’est pour les gens de couleur, pourquoi s’en préoccuper ? » Maintenant, ils réalisent que ça les concerne aussi !

Chris Hedges

Eh bien, parce que Gaza n’est même pas mentionnée. Gaza n’est même pas mentionnée.

Yanis Varoufakis

C’est exact. Donc, c’est aussi pour eux. Et ce n’est pas pour contrebalancer l’ONU, c’est pour la marginaliser complètement. Peut-être qu’il veut, je pense qu’il veut faire plaisir à l’ONU parce qu’il aime ces timbres et ces logos. Il aimerait aussi l’acheter un jour, ainsi que le Groenland.

Chris Hedges

Parlons un peu de Gaza. Vous avez sans doute vu cette image de synthèse de tours le long du littoral gazaoui. Cela m’a beaucoup rappelé les chimères des Serbes de Bosnie après la guerre, lorsqu’ils disaient avoir perdu Sarajevo et qu’ils allaient recréer une nouvelle ville à Palais, cette petite station de ski.

Ils avaient des projets similaires, non pas réalisés par IA ni générés numériquement, mais avec des maquettes de grands stades, et rien de tout cela ne s’est concrétisé. J’ai du mal à croire que quoi que ce soit de semblable puisse se produire à Gaza. Je me demande si ce sera plutôt comme sur le plateau du Golan, avec ces tristes immeubles cubiques en béton, dont l’un s’appelle la Trump Tower.

L’entrée de la colonie juive de « Ramat Trump » (Trump Heights) sur le plateau du Golan annexé par Israël en 1967. Inaugurée en 2019, la colonie israélienne « Trump Heights » (« hauteurs de Trump ») doit son nom à la reconnaissance par Donald Trump de l’annexion israélienne des deux tiers du plateau du Golan syrien.

Mais je voulais simplement savoir ce que vous pensiez de leur vision. Évidemment, on peut s’inspirer de ce concept de ville-charte initié par des personnalités comme Peter Thiel au Honduras, même s’il y a des problèmes là-bas, notamment avec le statut d’entités commerciales. Ils sont complètement coupés de l’État-nation dans lequel ils se trouvent. Mais parlez-nous un peu de votre vision des choses, d’autant plus que vous l’avez en quelque sorte abordée dans votre dernier livre.

Yanis Varoufakis

Bon, il y a plusieurs choses à dire. Premièrement, je refuse de faire des prédictions. Pourquoi ? Parce que je pense que nous avons un devoir moral, n’est-ce pas ? Un devoir, pas un droit. Nous avons le devoir éthique et moral non pas de prédire, mais de lutter pour empêcher cela. Ce n’est pas comme si on pouvait prédire la météo comme un météorologue, et la météo se fiche bien de vos prévisions, alors peu importe que vous ayez raison ou tort.

Ici, nous avons le devoir d’arrêter cela. C’est mon premier point, si vous voulez, sur le plan éthique. Mais au-delà de ça, souvenez-vous, vous vous en souvenez très bien, mais pour notre public, ce Conseil de la Paix et le cessez-le-feu sont ce qui s’est passé lorsque Donald Trump a judicieusement compris que Netanyahu était en train de perdre la guerre de la propagande.

Quatre grands pays, la France, la Grande-Bretagne, l’Australie et le Canada, ont reconnu l’État de Palestine, ce qui était, bien sûr, très hypocrite de leur part, car ils ne l’ont reconnu qu’en supposant que cela n’arriverait jamais. C’était juste une façon de…

Chris Hedges

Et ils ont continué à envoyer des armes. Je crois que les Britanniques ont réduit leurs livraisons d’armes d’environ 10 %.

Yanis Varoufakis

Oui, et ils ont mis en prison les personnes qui protestaient contre l’utilisation de ces armes. Et ils continuent de les emprisonner. En ce moment, des gens en grrève de la faim meurent dans les prisons britanniques. C’était donc hypocrite, mais ce fut un revers majeur en matière de propagande pour Netanyahu.

Vous savez, Donald a le sens du timing en matière de relations publiques. Il intervient, impose ce cessez-le-feu, met en place le Conseil de la paix, ce qui permet en réalité de sceller la poursuite du génocide et de permettre à Netanyahu de se remettre de son revers de propagande, tout en poursuivant le génocide par d’autres moyens : la famine, le blocage des médicaments. Je veux dire, les hôpitaux, ce qu’il en reste à Gaza aujourd’hui, opèrent encore des enfants sans anesthésie. Aucun anesthésiant n’est autorisé à Gaza à l’heure où nous parlons.

Alors cela continue et ça a marché. Je ne sais pas si vous… Peut-être que je ne devrais pas dire ça, mais la vérité est la seule arme radicale qui nous reste. Même le mouvement pro-palestinien s’est considérablement affaibli. Il est de plus en plus difficile d’organiser des manifestations. Vous savez, nous le faisons constamment. Nous essayons de nous organiser.

Vous savez, ce que nous avons vécu à Gênes il y a quelque temps serait très difficile à reproduire aujourd’hui, car l’intervention de Donald a permis de relâcher une grande partie de la pression sur Netanyahu, ce qui lui permet de continuer ainsi. Quelle est l’essence de cette vision dystopique générée par l’IA qu’il présente ? En substance, il dit  : « Je m’en fiche que cela se produise ou non.» Mais ce que cela fait, c’est empêcher les gens de parler du génocide. Ils se demandent : « Est-ce que cela va se produire ? Est-ce que cela ressemblera à Dubaï ou à Miami ? » D’accord, mais personne ne parle du fait que, pour envisager cette vision, il faudrait se débarrasser des Palestiniens. Car le peuple palestinien ne peut coexister avec cette vision dystopique générée par l’IA, et pourtant, on n’en parle guère. On en parle un peu dans The Guardian et le Times, entre autres, du rôle que joueront les Palestiniens.

Eh bien, la réponse qu’ils se donnent, sans pour autant l’exprimer aussi clairement, est la même que celle que le régime d’apartheid en Afrique du Sud réservait aux Noirs. Autrement dit, ils vivront dans des bantoustans tant qu’ils seront bien gentils, qu’ils arriveront à 5h30 du matin en minibus, qu’on les fêtera et qu’ils effectueront toutes les tâches ingrates des Blancs.

Puis ils rentreront à minuit, épuisés, et reviendront dans le même minibus à 5h30 le lendemain matin. Tant qu’ils s’y tiendront, qu’ils ne se plaindront pas et qu’ils seront contents de travailler ou qu’ils accepteront des salaires de misère, alors oui, bien sûr, nous pourrons en garder quelques-uns.

Mais oui, et nous pourrons aussi nous contenter du Palestinien repenti et vaincu qui prétendra diriger une partie de cette dystopie. Vous voyez, déjà, peu importe qu’ils la construisent ou non. Cette vision dystopique générée par l’IA a déjà réussi à nous empêcher de parler, non pas de vous et moi, mais de ceux qui avaient commencé à aborder la question de l’État palestinien.

Rappelez-vous, il s’agissait avant tout de contrer la reconnaissance de l’État palestinien par la France, le Royaume-Uni, l’Australie et le Canada. Et c’est chose faite. À l’heure actuelle, Mark Carney [Premier ministre du Canada, ndt] devenu la figure emblématique de presque tous les centristes du monde suite à son discours très intéressant à Davos, en est un parfait exemple.

Albanese — pas notre amie Francesca — le Premier ministre australien, [Emmanuel] Macron, Keir Starmer, etc., ne parlent plus de l’État palestinien car ils paniquent à l’idée que le Conseil de la paix remplace non seulement les Nations Unies, mais les prenne aussi pour cible. Et, vous savez, voilà ce qui arrive quand on ignore les signes très clairs que Trump leur envoyait, qu’il veut les anéantir, qu’il ne veut plus de vassaux qui se croient partie prenante d’un projet multilatéral occidental.

Et donc, en un sens, ils récoltent ce qu’ils ont semé. Mais il me semble que la politique de Donald Trump oblige ses alliés, pour ainsi dire, premièrement à accepter que le génocide continue ; deuxièmement, à ne rien dire à ce sujet ; et troisièmement, à se complaire dans une quasi-autonomie.

Vous avez entendu Mark Carney à Davos hier. Il a prononcé un excellent discours. La première partie était remarquable. J’aurais pu le dire. J’aurais pu l’écrire. Mais quand il s’agit de savoir ce qu’il faut faire, sa réponse est que les puissances moyennes doivent s’unir pour recréer un faux ordre international multilatéral, qu’elles sont d’abord incapables de recréer et qui, de plus, dépend entièrement des multinationales américaines, de Wall Street et des géants de la tech.

Chris Hedges

À votre avis, pourquoi le Conseil de sécurité de l’ONU a-t-il adopté ce cessez-le-feu en 20 points, alors qu’il n’était qu’une farce ? C’est une question que j’ai abordée avec Norman Finkelstein. Le document était loin d’être bien ficelé. Au moins, les accords de cessez-le-feu précédents comportaient des amendements et des précisions. Celui-ci, non. C’était une véritable farce dès la première lecture.

Yanis Varoufakis

J’étais désespéré quand j’ai vu que c’était passé. Je dois dire que je ne m’y attendais pas et je ne vois pas comment les Nations Unies pourront survivre à ça. Mais pour répondre à votre question, eh bien, il est très clair pourquoi les Français, les Britanniques, les Canadiens, etc., ont suivi le mouvement. Ils l’ont suivi parce qu’ils pensaient, comme je l’ai dit précédemment, que cela ne concernait que les gens de couleur – les Palestiniens, les musulmans, qui s’en soucie ?

Vous savez, si Donald le veut, nous n’allons pas risquer des droits de douane, ou des droits de douane plus élevés, en le confrontant. [Vladimir] Poutine, évidemment, s’est abstenu parce qu’il a quelque chose en cours avec Donald. Ils essaient de trouver un accord acceptable pour les Européens, une sorte d’accord qui leur permette de sauver la face concernant l’Ukraine. Je veux dire, l’Ukraine n’a pas son mot à dire là-dessus.

Nous savons tous que, comme l’a dit Kissinger, la pire chose qui puisse vous arriver est d’être l’ami des États-Unis. Maintenant, la question intéressante est celle de la Chine. J’ai parlé à des personnes qui connaissent la pensée de Pékin, ou du moins qui prétendent la connaître. Et la réponse que j’ai obtenue était : que pouvions-nous faire ? L’Autorité palestinienne a donné son accord. Nous avons donc jugé nécessaire de nous abstenir. Autrement, nous aurions été contraints de nous opposer à l’Autorité palestinienne.

Et je dois dire, Chris, que cet argument est pertinent. Le pire, peut-être, dans cette décision, c’est que l’Autorité palestinienne ait acquiescé. C’est ce qui me fait le plus souffrir personnellement : voir l’Autorité palestinienne s’enliser dans une complicité, voire une collaboration, j’oserais même employer le terme très dur de collaboration avec l’Occupant.

Chris Hedges

Eh bien Yanis, ils ont fourni des unités armées, l’Autorité palestinienne, pour abattre des figures de la résistance à Jénine.

Yanis Varoufakis

Ils ont agi comme l’armée israélienne. Ils ont fait exactement la même chose qu’à Gaza. Ils l’ont fait à Jénine. Mais tu sais, Chris, je tiens à respecter la lutte du peuple palestinien. Je ne suis pas Palestinien. Je ne suis pas sur le terrain. Je considère cette lutte comme la mienne aussi, car je crois vraiment qu’il s’agit d’une lutte universelle, mais je dois également tenir compte de ce qu’ils me disent.

Ainsi, même ceux qui se situent à l’opposé de la position palestinienne m’ont exhorté, ainsi que d’autres personnes comme moi, à ne pas critiquer l’Autorité palestinienne, car ils veulent garder espoir quant à une forme d’unité palestinienne, y compris au sein de l’Autorité palestinienne. Je peux le comprendre. Il est très difficile d’imaginer un avenir pour la lutte palestinienne sans cette unité.

Chris Hedges

Parlons un peu de ce genre d’ordre mondial rétrograde que Trump met en place, un ordre fondé sur l’asservissement pur et simple des États les plus faibles, comme le Venezuela, le Canada, le Mexique et le Groenland.

C’est le macrocosme, mais il y a aussi le microcosme des attaques contre des personnalités comme Francesca Albanese, rapporteuse spéciale de l’ONU sur les territoires palestiniens occupés, à qui on a fait subir le même sort qu’à Julian Assange : elle a été coupée du système financier. Et puis, il y a cette situation absurde où vous avez donné une interview et, si je ne me trompe pas, vous avez dit avoir consommé de l’ecstasy ou quelque chose du genre il y a 25 ans. Pourriez-vous vous expliquer ? D’un côté, on assiste à l’effondrement de l’ancien ordre, mais cela s’accompagne, comme nous l’avons mentionné avec les grévistes de la faim de Palestine Action, d’une campagne impitoyable visant à faire taire les voix comme la vôtre, comme celle de Francesca. Vous pouvez expliquer ce qui vous est arrivé, puis extrapoler sur cet aspect des nouvelles configurations du pouvoir.

Yanis Varoufakis

Eh bien, ce qui m’est arrivé est une toute petite chose sans importance.

Chris Hedges

Mais c’est révélateur, je pense.

Yanis Varoufakis

Bien sûr, ça raconte une histoire. Bref, ça ne mérite pas plus d’une minute. Je suis une cible de haine pour les oligarques de ce pays et, évidemment, à l’ambassade d’Israël. Ils feront donc tout leur possible pour me dépeindre comme quelqu’un de faible, quelqu’un qu’il faut contrôler par la loi.

Je m’adressais donc à des jeunes, des ravers, des passionnés de musique, dans un théâtre. J’aime beaucoup parler à ce genre de public, plutôt qu’à nos vieux auditoires de gauche. On m’a posé une question : « Monsieur Varoufakis, avez-vous déjà pris de la drogue ? » J’ai répondu que je n’allais pas faire comme Clinton et dire que je n’avais jamais inhalé. J’ai dit : « Oui, j’ai fumé du cannabis à la fac, etc. »

Et je me souviens, Chris, c’était il y a 37 ans, j’ai pris un comprimé d’ecstasy à une rave party à Sydney, en Australie, pendant le Mardi Gras gay et lesbien. C’était génial. Et je leur ai dit que pendant seize heures, j’avais dansé, que la gravité n’existait pas. Et puis je l’ai regretté amèrement, car j’ai eu une migraine pendant une semaine et je ne l’ai jamais refait. J’ai insisté sur le fait que, vous savez, je n’allais pas vous faire la morale ni vous dire ce que vous devez faire ou ne pas faire, mais méfiez-vous de la dépendance. La dépendance, c’est le diable.

Voilà ce que j’ai dit. Alors, le parti au pouvoir, le parti de droite en Grèce, en a fait tout un plat. Bien sûr, ils ont pris un tout petit extrait de mes propos et le ministre de la Santé, lors d’une émission télévisée, a ordonné au procureur de me poursuivre pour apologie de la drogue. Comparé, cependant, à ce qu’ils ont fait à Julian Assange et à ce qu’ils font maintenant à Francesca Albanese, notre amie, mais aussi à un juge français qui a osé participer à la décision de la Cour pénale internationale d’inculper Netanyahu…

Je veux dire, cet homme est encore plus mal loti que Francesca, car il vit en France et il ne peut même pas réserver un hôtel dans son propre pays. Je veux dire, il s’agit d’un juge de l’État français nommé à la Cour pénale internationale, et l’État français ne lui apporte même pas son aide. C’est un paria. Il ne peut pas voyager. Il n’a pas de compte bancaire. ⌈Il s’agit de Nicolas Guillou, photo ci-dessus. NdT⌉

Et Francesca, bien sûr, c’est encore pire. Il y a un juge slovène. Et puis, il y a tout ça. Mais concernant la situation générale, je tiens à insister sur le fait que Donald Trump n’est pas une nouveauté. J’y reviens sans cesse. Vous savez, Bush a envahi l’Irak et l’Afghanistan, bafouant les Nations Unies. Je me souviens à quel point il détestait l’idée de la Cour pénale internationale.

Obama, lui, jouait à la guerre tous les jours à la Maison-Blanche, choisissant ses cibles et procédant à des exécutions extrajudiciaires. Quelle partie du système juridique international n’a-t-il pas violée ?

Chris Hedges

Eh bien, y compris des citoyens américains au Yémen, dont un garçon de 16 ans qui était citoyen américain.

Yanis Varoufakis

C’est exact. La différence, et je crois que c’est un point qui est ressorti clairement du discours de Mark Carney à Davos, c’est que Trump met fin à la prétention de laisser croire que les États-Unis peuvent maintenir leur hégémonie mondiale. D’une certaine manière, c’est une approche assez réaliste. Ce qu’il dit, c’est que nous avons perdu la nouvelle Guerre froide.

Sa vision géopolitique du monde est la suivante : il pense, et il n’a pas totalement tort, que les États-Unis ont perdu leur capacité à imposer leur volonté comme auparavant. Or, le meilleur moyen de maintenir leur hégémonie – qui, soit dit en passant, Chris, était un projet initié en 1969-1970 par Henry Kissinger lorsqu’il travaillait au Conseil de sécurité nationale – est désormais compromis.

Je l’ai commencée, il l’a commencée, souvenez-vous, la nouvelle Guerre froide contre la Chine a été déclenchée par Donald Trump avec l’interdiction de Huawei, de ZTE, une autre entreprise chinoise. Il a forcé les Canadiens à emprisonner la fille du propriétaire de Huawei, n’est-ce pas ? Et les Canadiens étaient ravis de le faire. C’est pourquoi je souris en voyant les Canadiens paniquer maintenant. Ce n’est donc pas une histoire nouvelle.

Sa vision géopolitique du monde est la suivante : il pense, et il n’a pas totalement tort, que les États-Unis ont perdu leur capacité à imposer leur volonté comme auparavant. Or, le meilleur moyen de maintenir leur hégémonie – un projet initié en 1969-1970 par Henry Kissinger, alors au Conseil de sécurité nationale – est en train de se briser.

Fidèle à lui-même, Kissinger pressentait que les États-Unis allaient perdre leur hégémonie s’ils ne réagissaient pas. Pourquoi ? Parce que, d’un pays excédentaire, ils sont devenus déficitaires. Et comme le disait Kissinger, même s’il n’était pas un expert en économie, il savait qu’un empire déficitaire cesse d’être un empire.

Le choc Nixon, la fin de Bretton Woods, la financiarisation, tout cela n’était qu’une tentative d’instrumentaliser le dollar pour maintenir l’hégémonie américaine après que les États-Unis soient passés d’une situation d’excédent à une situation de déficit. Et maintenant, le document de Mar-a-Lago de Stephen Miran, ce qui concerne Scott Bessent, ce qui concerne Trump, c’est comment étendre cette hégémonie même à l’heure où la Chine fait des progrès fulgurants en matière de puissance industrielle et même d’IA ; vous savez, 50 % des experts en IA sont aujourd’hui chinois. Ils ne viennent pas de la Silicon Valley.

Sa vision est celle d’une coexistence pacifique avec la Chine. Il veut laisser cette dernière conserver son territoire, peut-être au sein des BRICS ou d’une partie de ceux-ci, et considérer le reste du monde comme une roue de vélo. Une roue de vélo a un moyeu au centre et des rayons. On peut casser un, deux ou trois rayons, la roue continue de fonctionner.

Tant qu’on est le moyeu et qu’on négocie séparément avec chaque rayon, qu’on les maintient isolés et qu’on les empêche de se réunir pour négocier collectivement, on peut étendre son hégémonie et amasser des profits considérables. Alors, quand il observe l’Union européenne, on se demande pourquoi il la déteste autant.

Il y a plusieurs raisons, mais je pense que la principale est qu’il ne veut pas que les Européens soient unis et osent négocier avec lui. Il veut donc, à l’image du moyeu avec ses différents rayons – l’Allemagne d’un côté, l’Italie d’un autre –, les diviser. Alors, quand ils disaient qu’en contestant notre souveraineté danoise sur le Groenland, vous détruisiez l’OTAN et l’UE, il a répondu : « Oui, c’est exactement ce que je fais. » Et il a dépêché son secrétaire au Commerce, Howard Lutnick, à Davos juste avant lui. Lutnick a prononcé un discours, à mon avis, très intéressant. Il a dit : « Je ne suis pas venu pour me joindre à vous. Je suis venu pour vous enterrer. »

Et Christine Lagarde, la présidente de la Banque centrale européenne, a quitté la salle. Mais où allait-elle ? A-t-elle un plan pour l’Europe ? Ces gens-là n’ont aucun plan pour l’Europe. Voyez-vous, nos dirigeants européens, depuis 70 ans, n’ont jamais voulu être autre chose que les vassaux des États-Unis. Ils se contentaient de feindre une relation privilégiée avec les États-Unis, tout en restant leurs vassaux tant qu’ils vendaient plus aux États-Unis qu’ils n’en achetaient et qu’ils dégageaient un excédent. Et ils ont obtenu des dollars grâce à cela, qu’ils ont ensuite utilisés pour acheter des bons du Trésor afin de financer l’armée américaine et faire croire qu’elle les protégeait, tout en s’enrichissant considérablement au passage. C’était une arnaque en or pour eux. Et vous savez, dit Donald Trump, cette arnaque ne marche plus pour moi. J’en ai une meilleure.

Chris Hedges

Quelles seront les conséquences de l’effondrement de l’OTAN, de la remise en cause des accords internationaux, et bien sûr de la violation flagrante de la Charte des Nations Unies avec la perpétuation du génocide à Gaza ? Dans quel monde allons-nous entrer ?

Yanis Varoufakis

Bon, je ne veux pas mythifier le monde que nous quittons. Voyez-vous, c’est ce que font les centristes libéraux, les centristes radicaux. Ils disent : « Tout allait si bien jusqu’à ce que cet homme arrive et le détruise.» Je suis désolé que ce ne fût pas le cas. Vous savez, si vous étiez Vietnamien dans les années 1950 et 1960, si vous… J’ai grandi dans un pays de l’OTAN qui était une dictature fasciste. Alors quand on dit : « L’OTAN, c’est la démocratie », non, désolé. Je ne suis pas d’accord.

Mon père a été enlevé de chez moi à quatre heures du matin, j’avais six ans, par une armée membre de l’OTAN. Alors, je vous en prie, je suis totalement contre le totalitarisme communiste en Tchécoslovaquie, mais ne me dites pas que l’OTAN est synonyme de démocratie, car ce n’est absolument pas le cas. Et nous devons éviter de tout confondre. La Charte des Nations Unies est une grande réalisation de l’esprit humain et nous devons la protéger. Mais l’OTAN, elle, ne l’est pas.

L’OTAN, c’est comme une mafia qui sème l’insécurité pour vous vendre sa protection. Franchement, on n’a aucune raison d’être à l’OTAN. Après 1991, l’OTAN n’avait plus d’autre utilité que de créer de nouvelles tensions pour que le complexe militaro-industriel américain puisse continuer à produire des armements.

Je me souviens d’une conversation, il y a de cela plusieurs années, avec un ancien chef d’état-major de l’OTAN, un général américain. C’était il y a environ seize ans. Je lui ai demandé : « Pourquoi devrions-nous vouloir l’OTAN ? » Il m’a répondu : « Eh bien, non, vous autres Européens, vous ne devriez pas en vouloir. Nous, on la veut. » Je lui ai demandé : « Expliquez-moi pourquoi. » Il a répondu : « Premièrement, parce que comment faire autrement pour créer des tensions et continuer à acheter des armes auprès du complexe militaro-industriel américain ? Sans cela, la macroéconomie américaine sera en difficulté. »

« Deuxièmement, parce que nous voulons continuer à pousser la Russie à faire des choses qui justifient notre présence en Europe. Et troisièmement, pour contenir les Allemands. » Ce sont ses mots exacts. Alors, vous savez, la disparition de l’OTAN serait une excellente chose pour moi. J’ai consacré toute ma vie, tout mon militantisme politique, à plaider pour que la Grèce et l’Europe quittent l’OTAN.

Et le pire, c’est qu’on a maintenant quelqu’un comme Donald Trump, un fasciste, n’est-ce pas ? Il va s’emparer de tous nos pays pour les transformer en dystopies à la Miami. Et c’est lui qui sape l’OTAN. Franchement, je n’aurais jamais cru voir ça de mon vivant.

Chris Hedges

À votre avis, je ne vous demande pas de faire des prédictions, mais rien ne semble pouvoir entraver Trump. Hormis Carney, tout le monde à Davos s’est montré obséquieux. Certes, les Européens n’ont pas adhéré au Conseil de la paix, mais ils ne s’opposent pas à Trump. Il n’y a aucun obstacle interne à ce que Trump souhaite et très très peu d’obstacles externes.

Le Canada et Carney n’ont pas vraiment de moyen de pression. Ils peuvent certes développer leurs échanges commerciaux avec la Chine, etc. Je crois que Trump n’est au pouvoir que depuis un an, et pourtant, la reconfiguration, tant au niveau national aux États-Unis qu’au niveau international, a été considérable.

Yanis Varoufakis

Eh bien, il a déjà perdu une bataille très sérieuse contre les Chinois. Il a perdu la guerre commerciale. Il a essayé de la mener, et il a perdu. Il a gagné la guerre commerciale contre l’Europe, mais a perdu contre les Chinois. Sa principale contrainte, c’est donc la Chine. L’Europe ne représente pas une contrainte pour lui, comme vous le dites. Je n’ajouterai rien. Mais ses principales contraintes se situent au sein du mouvement MAGA et aux États-Unis.

Ainsi, la Cour suprême pourrait le fragiliser dans une certaine mesure, même s’il a nommé la plupart, voire une partie, de ses juges. Et puis, il y a les forces internes aux États-Unis… Vous connaissez votre pays mieux que moi. Il existe un État profond très puissant. Les intérêts et les forces en présence sont étroitement imbriqués. Un conflit majeur oppose Wall Street et les géants de la tech, un conflit auquel la Chine n’est pas confrontée.

En Chine, le gouvernement du Parti communiste force les financiers et les dirigeants des géants de la tech à s’allier. C’est pourquoi, en Chine, il existe une application comme WeChat qui permet d’effectuer des paiements gratuits à n’importe qui, pourvu qu’on possède un compte. Cela n’arrivera jamais aux États-Unis, car Wall Street s’oppose farouchement à ce que ce pouvoir soit confié aux géants de la tech.

Mais voilà, Trump arrive et prend le parti des géants de la tech. Le GENIUS Act, à mon avis, est une véritable bombe à retardement pour le système financier américain. Car, au fond, avec le GENIUS Act, il ne s’agit pas du Bitcoin, ni d’Ethereum, mais des stablecoins, comme Tether.

Ce sont des cryptomonnaies libellées en dollars américains qui échappent totalement à la juridiction des États-Unis. Ils prétendent que la loi GENIUS les réglemente. C’est faux. Ce n’est qu’un leurre. Et la raison pour laquelle il agit ainsi est double : d’une part, il compte s’enrichir considérablement, et d’autre part, il souhaite creuser massivement le déficit américain.

J’ai de bonnes sources qui m’indiquent qu’il négocie avec les Japonais et leur a dit : « Vous détenez tous ces bons du Trésor à long terme, à 30 ou 10 ans. 1.200 milliards de dollars américains, pour être précis. Je veux que vous les vendiez. Je veux que vous achetiez du Tether.» Car voici ce qui se passe : si vous avez 100 dollars et que vous achetez 100 dollars de Tether, rien ne se passe.

Au lieu d’avoir des dollars papier, vous avez des dollars Tether. Mais ce que fait Tether, c’est que pour tenir sa promesse de vous restituer vos dollars, Tether se rend au Trésor américain et achète des bons du Trésor à court terme d’une valeur de 100 dollars.

Cela signifie qu’avec un afflux massif de fonds vers Tether, en dehors du système bancaire, le département du Trésor, dirigé par Scott Bessent, a prédit que dans les 18 prochains mois (et non 18 ans), 6.600 milliards de dollars américains seraient transférés des comptes bancaires américains vers Tether.

Cela représente une somme considérable de nouveaux bons du Trésor que Trump pourra émettre à court terme pour financer son gouvernement tout en accordant des réductions d’impôts. Voilà ce que cette équipe fait : ce ne sont pas des imbéciles. Les libéraux et les démocrates, entre autres, veulent les faire passer pour des idiots. Ils ne le sont pas. Ils sont passés maîtres dans l’art de gagner beaucoup d’argent et d’accroître leur capacité à causer des dommages considérables et durables à la classe ouvrière et à la classe moyenne américaines. Et il est en train de le faire. Mais tout cela va engendrer des divisions internes. Je pense que sa base MAGA le ressent déjà et on peut constater les tensions qui se développent en son sein.

Je pense que c’est l’une des raisons pour lesquelles il a enlevé Maduro. Je ne pense pas qu’il se soucie de Maduro. Je ne pense même pas qu’il se soucie du pétrole vénézuélien. Mais je pense qu’il se soucie des Cubains et des Vénézuéliens de Miami qui soutiennent Rubio et qu’il veut les garder dans son camp tout en leur refusant l’accès à l’Obamacare.

Chris Hedges

Et pourtant, si vous parvenez à instaurer – et vous l’avez vécu sous la dictature grecque – des forces paramilitaires, une police secrète comme l’ICE, le mécontentement populaire importe peu. J’imagine mal que la junte grecque ait été particulièrement populaire, après une guerre civile d’une violence inouïe. Mais pour les régimes autoritaires, l’opinion publique est finalement insignifiante si l’on supprime tout mécanisme permettant l’expression de la dissidence ou le maintien des droits démocratiques.

Yanis Varoufakis

À court terme, mais pas à long terme. C’est là que mon optimisme, mon espoir, prennent tout leur sens. Vous savez, quand le coup d’État orchestré par la CIA en 1967 a pris le pouvoir dans ce pays, pendant quelques années, personne n’a osé manifester. Enfin, si, certains l’ont fait, et ils ont été aussitôt tués, emprisonnés et torturés, comme l’oncle de ma mère. Mais, vous savez, il est possible de réprimer le mécontentement populaire par la coercition, par une sorte de garde prétorienne.

En Grèce, c’était le SI, aux États-Unis aujourd’hui, c’est l’ICE. Et il est en train de se constituer une garde prétorienne, regardez le Big Beautiful Bill, la somme colossale qu’il a allouée à l’ICE. Effectivement, il construit sa garde prétorienne. Mais j’aime à penser que l’histoire prouve qu’on peut maintenir une grande partie de la population sous contrôle pendant un certain temps, mais pas tout le monde tout le temps.

Et à un moment donné, ces tensions apparaîtront. Et, vous savez, on observe déjà aux États-Unis des mouvements de solidarité et des résultats électoraux qui ne lui sont pas favorables. Je veux garder espoir, même si je n’ai aucune preuve concrète qu’il soit judicieux d’espérer.

Chris Hedges

Pour conclure, parlons d’Israël. Vous avez raison, cet accord de cessez-le-feu, ce plan de paix, ce port de paix, notre couverture, comment les choses vont-elles se dérouler non seulement à Gaza, mais aussi en Israël même ?

Yanis Varoufakis

Comme mon ami Ilan Pappé et Norman Finkelstein, notre ami commun, je pense qu’en fin de compte, une solution émergera de la manière dont un conflit majeur, une contradiction, se résoudra de lui-même. Et quelle est cette contradiction ? D’un côté, comme Norman Finkelstein ne cesse de le souligner, la société israélienne est poussée vers le fascisme, vers le culte du génocide. Il y a bien sûr une opposition.

Ofer Cassif, mon grand ami, membre de la Knesset, m’appelle constamment pour me faire part de la détermination de nos camarades juifs en Israël à mener le bon combat. Mais Finkelstein a raison : ce glissement vers le fascisme, ce glissement des colons loin du cœur démocratique et libéral de l’État d’Israël, constitue une force qui, jour après jour, alimente la misanthropie.

Mais l’analyse d’Ilan Pappé entre également en jeu, et je pense qu’elle est tout aussi importante. Israël est une économie politique qui repose sur 300.000 personnes, non ? Ce sont ces 300.000 personnes qui font tourner le pays : ses hôpitaux, ses start-ups, son secteur technologique de pointe. Les universités, les technocrates… cela représente environ 300.000 personnes. Ce n’est pas énorme. Et pourtant, elles sont déjà mécontentes.

Ce n’est pas qu’elles soient pro-palestiniennes, ni qu’elles se soucient particulièrement de ce qui se passe à Gaza. Certaines s’en soucient, certes, mais la grande majorité, comme le dit Finkelstein, s’en fiche. Elles perçoivent néanmoins l’impasse qui se profile. Et beaucoup d’entre elles, je les vois ici en Grèce, viennent acheter des maisons. Ce ne sont pas de simples investissements, ce sont des résidences de repli – plan B – au cas où elles devraient partir. Et certains d’entre eux ont déjà envoyé leurs familles, non seulement en Grèce, mais aussi dans divers autres endroits.

Chris Hedges

Certes, ils cachent les chiffres, mais les estimations ne font-elles pas état d’environ 500.000 Israéliens qui ont quitté le pays depuis le 7 octobre ?

Yanis Varoufakis

Oui. Donc, si une part importante des 300.000 technocrates qui assurent l’unité d’Israël partent, que leur restera-t-il ? Les colons, les fascistes. Les ultra-orthodoxes qui refusent même de s’enrôler dans l’armée. Le plus grand espoir pour les Palestiniens réside donc dans leurs efforts pour construire une forme d’unité palestinienne – une tâche ardue, certes, mais j’espère qu’ils persévéreront et qu’ils parviendront, là où ils ont échoué par le passé, à réduire la capacité d’Israël à se reproduire comme un État d’apartheid fondé sur un secteur de haute technologie. Ce secteur est certes important, mais reste encore assez faible et s’étiole si ces populations continuent à vivre ainsi. Voilà les deux forces qui s’affrontent, et l’issue de ce conflit déterminera l’avenir.

Chris Hedges

Super. Merci, Yanis. Et je tiens à remercier Thomas [Hedges], Milena [Soci], Max [Jones], Diego [Ramos] et Sofia [Menemenlis], qui ont produit l’émission.

Article original en anglais sur ChrisHedges.substack.com / Traduction MR