Partager la publication "Témoignages de Gazaouis : La survie qui s’organise au jour le jour dans l’enfer de Gaza – partie 623 / 09.01 – L’espoir et la gestion du stress : des actes de résistance"
Brigitte Challande, 10 janvier 2026. Ce 9 janvier, le compte rendu hebdomadaire de trois ateliers de soutien psychologique pour les femmes : camp d’Al-Sarayya et salle du P.O.D
« Premier atelier : espoir au milieu des décombres
Dans les camps de déplacement temporaire à l’ouest de la ville de Gaza, où l’odeur de la poussière se mêle au poids d’une mémoire lourde, les femmes vivent l’une des expériences humaines les plus dures de l’époque contemporaine. Au camp d’Al-Sarayya, les tentes dressées comme des solutions provisoires ne protègent ni du froid ni de la peur. Les femmes s’y assoient, portant dans leur poitrine des récits de déplacement, de deuil et d’angoisse permanente face à l’avenir, tout en faisant preuve d’une capacité exceptionnelle à survivre.
L’équipe de l’ UJFP a mis en œuvre une séance de soutien psychosocial dédiée aux femmes du camp d’Al-Sarayya, à l’ouest de Gaza, sous un titre hautement symbolique Espoir au milieu des décombres. Trente femmes déplacées y ont participé, réunies dans un espace modeste qui s’est transformé, grâce à l’interaction humaine, en une oasis de sécurité temporaire. L’atelier visait à renforcer la résilience psychologique et à aider les participantes à transformer les sentiments de tristesse, de colère et d’impuissance en une énergie expressive capable de créer un équilibre intérieur et de redécouvrir les sources de force qui leur ont permis de tenir jusqu’à présent. La séance n’était pas une simple rencontre, mais un voyage intérieur collectif, qui commence par la confidence et s’achève par l’allumage d’une bougie d’espoir réaliste, qui ne nie pas la douleur mais refuse de s’y soumettre.
Chaque femme était invitée à se présenter par un mot exprimant son état du jour. Les mots ont varié entre fatiguée, nostalgique, résistante et apeurée, mais ils convergeaient tous vers un même sentiment : le besoin d’être entendue.
Cet exercice a ouvert la voie à la première activité intitulée Mon histoire au cœur des décombres, où les femmes ont disposé d’un espace libre pour raconter leurs expériences de déplacement, de perte de leurs maisons et de recherche quotidienne de sécurité pour leurs enfants.
L’une des participantes, mère de cinq enfants, a parlé en regardant le sol :« Je pensais être la seule à m’être effondrée, mais en entendant les récits des autres, j’ai senti que ma douleur était comprise et que ma faiblesse n’était pas une honte. »
Une autre a déclaré en désignant les tentes autour d’elle :« Tous ces décombres ont emporté nos maisons, mais ils n’ont pas pris notre capacité à parler aujourd’hui. »
Une femme âgée a longtemps attendu avant de prendre la parole,« Mon silence était plus lourd que la perte de la maison, et aujourd’hui j’ai l’impression que mon cœur respire à nouveau. »
L’équipe a introduit une activité récréative légère, basée sur le mouvement et le rire collectif, à travers un jeu interactif simple visant à réduire les tensions physiques et psychologiques. Cette activité n’était pas secondaire, mais une étape nécessaire pour rétablir l’équilibre et rappeler que la joie, même éphémère, est un droit humain qui ne disparaît pas en temps de crise.
La deuxième activité, Voir le vert dans le gris, un exercice mental profond centré sur la réorientation de l’attention vers les bienfaits encore présents et les petites possibilités existantes. Les femmes ont été invitées à penser à une seule chose qui leur donne un sens ou un espoir, aussi simple soit-elle.
L’une d’elles a dit :« Je planterai une petite plante devant ma tente, pour me rappeler que la vie peut renaître. » Une autre a ajouté : « Mon espoir est de voir mes enfants rire, même au milieu de cette destruction. »
Ces instants ont redéfini l’espoir comme une pratique quotidienne plutôt qu’un rêve lointain.
La séance s’est conclue par l’activité Nous sommes la force, au cours de laquelle les femmes ont été encouragées à construire de petits réseaux de soutien au sein du camp, fondés sur l’écoute, l’entraide et le partage quotidien. Les participantes ont ressenti qu’elles n’étaient pas seules et que la solidarité féminine pouvait constituer la première ligne de défense contre l’isolement et la dépression.
La séance Espoir au milieu des décombres a incarné la vérité selon laquelle la reconstruction psychologique commence par la parole, par l’écoute et par la reconnaissance de la douleur sans s’y soumettre. L’impact final de la séance ne s’est pas limité à des larmes versées ou à des rires passagers, mais s’est traduit par un sentiment collectif que le relèvement est possible et que l’espoir, aussi petit soit-il, peut devenir un véritable acte de résistance face aux décombres. »
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« Deuxième atelier : Gestion du stress, compétences de résilience face à la tempête
Dans les camps de déplacement, les femmes vivent une réalité psychologique extrêmement complexe, façonnée par l’exiguïté des espaces, l’accumulation des responsabilités, l’absence d’intimité et une pression quotidienne incessante. Dans ce contexte, les femmes deviennent plus vulnérables à l’épuisement psychologique, à l’irritabilité et au stress, sans disposer d’espaces sûrs pour se libérer ou s’exprimer.
La séance de soutien psychologique intitulée Gestion du stress : compétences de résilience face à la tempête, organisée dans la salle de soutien psychologique de l’UJFP, créée au sein du siège du P.O.D (organisation palestinienne pour le développement) dans la région de Deir Al-Balah. Cette séance constitue la deuxième activité mise en œuvre dans cette nouvelle salle depuis sa création. Elle a ciblé dix-huit femmes déplacées du camp d’Al-Durra. Cette séance a offert un espace différent de la réalité du camp : un espace de sécurité et d’intimité qui a permis aux femmes de s’arrêter un instant, de respirer loin du tumulte des tentes, et de renouer avec leurs émotions, à l’écart de la pression des rôles quotidiens.
La séance a débuté par une explication du concept de stress psychologique et de la manière dont il s’accumule dans les conditions de déplacement pour devenir un état permanent d’irritabilité et d’épuisement physique et psychique. Les animatrices ont abordé les déclencheurs quotidiens qui élèvent le niveau de stress chez les femmes, ainsi que l’importance de les identifier et de les nommer, au lieu de les laisser sous forme d’un bloc confus contrôlant l’humeur et le comportement. L’accent a également été mis sur la notion d’autorégulation émotionnelle, et sur la façon dont la femme peut retrouver une partie de son contrôle sur son monde intérieur, même au cœur du chaos de la réalité.
Première activité : le rythme du calme
Au début les femmes ont participé à une expérience visant à apaiser le système nerveux. Des techniques de respiration profonde ont été combinées à des mélodies douces. Les participantes se sont assises dans une position confortable, ont fermé les yeux et ont commencé à suivre leur respiration, inspirant et expirant. À chaque souffle, les signes de tension diminuaient progressivement. Ensuite, il leur a été demandé de chanter collectivement des chansons calmes et familières. De nombreuses participantes ont exprimé que le chant leur avait procuré un sentiment de soulagement et de cohésion collective.
Deuxième activité : l’élan de l’esprit
La salle s’est transformée en un espace de mouvement et de joie. Des balles et des ballons ont été utilisés dans des jeux collectifs dynamiques visant à libérer les énergies négatives accumulées dans le corps. Les femmes ont commencé par gonfler les ballons comme si chacune y déposait les pressions accumulées, puis elles ont participé à des jeux impliquant le passage des balles, les sauts, le mouvement et le rire. « Lorsque j’ai gonflé le ballon, j’ai senti qu’il représentait toutes les pressions dans ma poitrine, et quand nous l’avons fait éclater, j’ai ressenti un grand soulagement, comme si je m’étais débarrassée d’un poids qui m’empêchait de respirer. Jouer avec les balles m’a rendu un rire que j’avais perdu depuis le premier jour de mon déplacement. »
Troisième activité : l’écho des émotions
Les femmes se sont assises en cercle et un espace d’expression psychologique s’est ouvert. Les participantes ont partagé leurs émotions et leurs histoires liées au stress, à l’irritabilité et au long silence. Elles ont parlé du sentiment de solitude au sein du camp. L’une des femmes a raconté son expérience en disant :« Je pensais que mes problèmes n’intéressaient personne, et cela me rendait toujours irritable. Mais la musique et les échanges d’aujourd’hui m’ont fait sentir que je ne suis pas seule, et j’ai appris que partager la douleur n’est pas une faiblesse, mais un traitement. »
L’atelier « Gestion du stress : compétences de résilience face à la tempête » a confirmé que la combinaison de la sensibilisation psychologique, des techniques de respiration, de la musique et du chant, des activités motrices symboliques et de la libération émotionnelle constitue une approche thérapeutique efficace pour soutenir les femmes déplacées face au stress chronique. L’équipe de l’UJFP a réussi à transformer la salle en un espace sûr de guérison psychologique, redonnant aux femmes confiance en leur capacité à gérer leur monde intérieur malgré la dureté des conditions extérieures. »
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« Troisième atelier : L’autosoins, permettre de retrouver l’équilibre intérieur
La réalité des camps de déplacé.e.s pour les femmes devient encore plus dure lorsque la femme est mère d’un enfant en situation de handicap, comme c’est le cas pour la majorité des participantes à cette séance : des mères d’enfants sourds qui ont besoin de soins particuliers, d’une communication différente et d’un accompagnement accru, alors même que les conditions du camp ne sont pas adaptées à la santé, à l’éducation ou à l’intimité. La mère se transforme alors en traductrice permanente des émotions de son enfant, en gardienne constante de sa sécurité, en infirmière et en guide à la fois, sans trouver un seul espace pour se demander : Et moi… qui prend soin de moi ?
L’importance des programmes de renforcement de la santé mentale des prestataires de services et des femmes de la province du Centre, mis en œuvre par l’UJFP dans le cadre de ses interventions continues de soutien psychosocial. La première séance, intitulée L’autosoins : retrouver l’équilibre intérieur, s’est tenue dans la salle de soutien psychologique de l’UJFP, au sein duP.O.D à Deir al-Balah. La séance a ciblé 16 femmes déplacées du camp « Atfaluna » pour enfants sourds, envoyant un message clair : prendre soin de sa santé mentale n’est pas un luxe à remettre à « plus tard », mais une nécessité de survie, surtout à une époque où les nerfs sont épuisés comme le sont les ressources.
L’UJFP se définit comme une organisation œuvrant à la mise en place d’interventions communautaires de soutien en faveur des groupes les plus vulnérables, à travers des programmes psychologiques, sociaux et de sensibilisation qui renforcent la capacité des individus — en particulier des femmes — à faire preuve de résilience et à retrouver un équilibre dans des environnements en crise.
L’autosoins : retrouver l’équilibre intérieur
La première question posée aux femmes fut : « Que comprenons-nous par le terme autosoins ? » Les réponses, hésitantes, ont révélé une réalité partagée : la plupart d’entre elles se placent en dernier sur la liste des priorités et ressentent de la culpabilité à l’idée de se reposer, comme si la fatigue était un destin immuable qu’il serait interdit de briser. Cette croyance a été déconstruite pas à pas : l’autosoins correspond au « minimum de soin envers soi-même afin de rester capable de continuer ». Ce n’est pas de l’égoïsme, mais une responsabilité, car une mère qui s’épuise jusqu’à s’éteindre ne peut offrir la sécurité à ses enfants.
Seulement une permission intérieure : reconnaître que le repos est un droit, que le rire n’est pas une trahison de la douleur, et que respirer profondément n’est pas un luxe, mais un acte de sauvetage. Un lien direct a été établi entre le calme de la mère et la stabilité de l’enfant, en particulier de l’enfant sourd, très sensible aux signaux non verbaux : si la mère tremble intérieurement, l’univers de l’enfant tremble avec elle ; si elle s’apaise l’enfant ressent une sérénité que les mots ne peuvent expliquer.
Première activité : Le mouvement, bénédiction de l’âme
La séance est passée d’un espace de parole à un espace de vie. Des ballons, des cordes et des cerceaux ont été distribués, donnant lieu à des jeux de mouvement simples mais ingénieux, visant à activer le corps afin de libérer les tensions accumulées. Les participantes, réparties en petits groupes, se sont mises à échanger les ballons en cercle, puis à se lancer des défis de rapidité tout en restant concentrées ; l’enthousiasme se mêlait aux rires, et leurs pas formaient un rythme collectif.
Les cerceaux sont ensuite devenus des outils de jeu et de décharge : certaines femmes sautaient dedans et dehors avec une légèreté inattendue, d’autres les faisaient passer de la tête aux pieds dans un jeu collectif stimulant l’esprit de coopération. D’autres encore tiraient doucement une corde avec une partenaire, non pour gagner, mais pour réveiller des muscles restés « emprisonnés » pendant des mois dans la tente. « Nous sommes encore en vie. »
Les femmes bougeaient librement, se trompaient, recommençaient, s’applaudissaient mutuellement ; à chaque mouvement, une couche de tension tombait, comme si le corps envoyait un nouveau message au cerveau : « Tu n’es pas prisonnière du traumatisme pour toujours. » comme si elles s’étaient réellement transformées en jeunes papillons apprenant à voler à nouveau dans un espace sûr.
Au cœur de cette activité, le témoignage d’une participante essoufflée après le jeu des cerceaux, a déclaré : « Depuis le début de la guerre, je me sens rigide comme une pierre ; je ne pleure pas, je ne parle pas. Aujourd’hui, en tenant les cerceaux et en jouant avec les autres femmes, j’ai eu l’impression que quelque chose s’est débloqué dans ma poitrine. »
Deuxième activité : La confidence des cœurs
Après un moment de récupération, les participantes se sont assises en cercle, semblable à une « étreinte collective », pour entamer la phase de décharge psychologique. « Qui souhaite partager ce qu’elle ressent ? » Les paroles ont afflué : la peur, les longues nuits sans sommeil, l’angoisse pour les enfants, le sentiment d’être responsables de tout sans avoir le droit de faiblir.
Chaque femme parlait en trouvant dans le regard des autres une reconnaissance silencieuse : « Nous te comprenons. » Cette confession n’était pas une simple plainte, mais une remise en ordre du chaos intérieur. Un soutien mutuel concret s’est formé : l’une essuyait les larmes de l’autre, une main se posait sur une épaule sans mots, comme pour dire : « Tu n’es pas seule. »
Une autre femme a confié avec sincérité : « Je pensais que jouer avec des ballons et des cordes était réservé aux enfants, mais aujourd’hui j’ai découvert que l’enfant en moi étouffait et avait besoin de ce jeu pour respirer. Parler avec le groupe m’a fait sentir que notre douleur est commune. » .
Troisième activité : Les mélodies de la relaxation
Pour conclure la séance, une musique apaisante, soigneusement sélectionnée, a été diffusée ; les participantes ont été invitées à fermer les yeux si possible et à se concentrer sur leur respiration : une inspiration lente, une expiration plus longue, comme si elles expulsaient de leur poitrine l’oppression accumulée.
Certaines femmes ont versé des larmes silencieuses, non comme un effondrement, mais comme une libération. La première participante est alors revenue sur son témoignage pour le compléter : « La musique douce m’a permis de fermer les yeux pour la première fois et de sentir que je mérite encore un moment de repos. Ensuite, j’ai pu parler de ce que je portais en moi et pleurer avec soulagement. » s’accorder la permission de se calmer, puis laisser sortir ce qui est enfoui sans peur.
Le lieu lui-même jouait un rôle thérapeutique tout aussi important. Plusieurs femmes ont exprimé leur admiration pour la salle, non seulement parce qu’elle était « belle », mais parce qu’elle leur offrait ce dont elles avaient été privées depuis longtemps : l’intimité. Elles ont déclaré d’une voix presque unanime : « L’endroit est vraiment beau, il nous a rappelé le passé et nous a permis de sortir de l’atmosphère des tentes où nous sommes confinées depuis longtemps, même l’escalier que nous avons monté nous a fait revivre les souvenirs de nos maisons perdues, nous aimerions que vous organisiez toujours des séances dans ce lieu beau et spacieux. » Un espace sûr et ouvert peut redonner aux femmes un sentiment de « chez-soi », même si ce chez-soi n’est qu’une salle pour quelques heures, un lieu sans étroitesse, sans regards intrusifs, sans peur d’élever la voix.
Le programme Renforcement de la santé mentale des prestataires de services et des femmes prouve que l’intervention psychologique n’est pas nécessairement une longue conférence ni un ensemble d’outils complexes. L’équipe de l’UJFP a réussi à transformer la salle en un véritable « espace de guérison » : un lieu où les femmes ont pu rire sans crainte, élever la voix sans gêne, se souvenir de leur enfance sans culpabilité, et sortir non comme des victimes d’une réalité dure, mais comme des femmes reprenant pas à pas leur droit à la vie.
L’autosoins n’est pas une option à reporter à la fin de la crise, mais une condition de la résilience pendant la crise. Lorsque la femme retrouve son équilibre intérieur, elle devient plus apte à protéger ses enfants, en particulier ses enfants sourds, et à créer pour eux un environnement plus apaisé. Car lorsque le cœur de la mère s’apaise, le monde s’apaise aussi dans les yeux de ses enfants. »
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Retrouvez l’ensemble des témoignages d’Abu Amir et Marsel :
*Abu Amir Mutasem Eleïwa est coordinateur des Projets paysans depuis 2016 au sud de la bande de Gaza et correspondant de l’Union Juive Française pour la Paix. *Marsel Alledawi est responsable du Centre Ibn Sina du nord de la bande de Gaza, centre qui se consacre au suivi éducatif et psychologique de l’enfance. Tous les deux sont soutenus par l’UJFP en France.
Partie 615 : 1er janvier 2026. Partie 616 : 2 janvier. Partie 617 : 4 janvier. Partie 618 : 5 janvier. Partie 619 : 6 janvier. Partie 620 : 6 janvier (1). Partie 621 : 7 janvier. Partie 622 : 8 janvier.
* Témoignages du 20 novembre 2023 au 5 janvier 2025 (partie 1 à 268) * Témoignages du 5 janvier au 9 mai 2025 (partie 269 à 392) * Témoignages du 10 mai au 5 octobre 2025 (partie 393 à 540) * Témoignages du 6 octobre au 31 décembre 2025 (partie 541 à 614)
Pour participer à la collecte "Urgence Guerre à Gaza" : HelloAsso.com Les témoignages sont publiés sur UJFP / Altermidi / Le Poing






