Partager la publication "A Gaza la dévastée, et sans perspectives, quatre éléments qui calment ma colère : la tendresse de ma mère, la langue française, la solidarité internationale et un petit espoir"
Ziad Medoukh, 8 janvier 2026.- Début 2026. Difficile pour moi de dresser un bilan après plus de deux ans d’agression horrible.
Gaza est une enclave abandonnée, 2.300.000 Palestiniens laissés à leur sort par la communauté internationale après 28 mois d’agression. La situation est dramatique malgré le cessez-le feu du 13 octobre dernier, accord fragile, sans cesse violé par l’occupation (déjà presque 436 morts et 1.250 blessés palestiniens en trois mois)
L’occupation impose maintenant une ligne jaune à l’intérieur du territoire de Gaza, et empêche les Palestiniens d’aller voir leurs maisons ou ce qu’il en reste derrière ce que l’armée appelle « la nouvelle frontière de Gaza ». Dans les faits, cela signifie que la bande de Gaza est amputée de 58% de sa superficie, tout cela sans aucune réaction du côté international qui, malheureusement, oublie Gaza, n’en parle plus ou bien rarement depuis le 13 octobre. Il y a un cessez-le-feu, donc tout va bien.
La situation est tragique pour tous les Palestiniens de Gaza, notamment les déplacés dans les tentes. En effet, il y a eu plusieurs vagues de pluie extrême et de tempêtes (entre fin novembre 2025 et début janvier 2026) qui ont malheureusement détruit 29.000 tentes. Ces tentes distribuées par les organisations internationales étaient arrivées déjà déchirées. Elles ne sont pas solides, elles sont faites pour une utilisation de quelques semaines (des vacances, en été et non en hiver).
Les organisations humanitaires internationales qui les distribuent n’ont pas d’autres choix que de distribuer ces tentes car l’occupation, sous les yeux de la communauté internationale, empêche l’entrée de caravanes qui permettraient aux Palestiniens de vivre un peu plus décemment.
Les citoyens, quand ils ne meurent pas sous les balles de l’occupant qui continue à tuer, ils meurent de froid ou sous des immeubles ravagés par les bombardements, qui s’effondrent sous les coups de la tempête, alors que l’aide humanitaire est toujours limitée.
Pendant ces vagues de pluie et d’orages, la ville est inondée. L’eau envahit les tentes, le froid mord le corps des enfants.
En Cisjordanie occupée, la situation est de pire en pire, avec les incursions militaires dans les villes palestiniennes, les attaques sanglantes des colons et l’accélération de la colonisation.
L’ONU a voté fin décembre dernier (à 164 voix pour et 8 contre) le droit des Palestiniens à l’autodétermination. Mais les Palestiniens sont enfermés, bouclés de toutes parts, à Gaza comme en Cisjordanie, leurs biens détruits ou pillés, leurs terres confisquées.
75 % des Palestiniens de Gaza vivent sous des tentes car ils ont tout perdu. Ces déplacés souffrent terriblement car les tentes sont en mauvais état, déchirées et détruites par les pluies et la tempête. Ils sont obligés de redemander d’autres tentes mais celles qu’ils reçoivent ne sont pas plus adaptées, elles ne vont pas tenir dès les premières tempêtes hivernales.
Seuls 10 % vivent encore dans leurs maisons, même partiellement détruites. Les habitants ont fait quelques travaux pour pouvoir s’installer dans leurs murs. Les autres, 15 %, louent un appartement ou une maison et paient des loyers très élevés.
Personnellement, j’habite dans un immeuble visé par des bombes avec 7 autres familles. On essaie de s’adapter, il n’y a pas de vitres aux fenêtres et on met du nylon, mais ça n’est pas solide et ça se déchire facilement avec le vent. On doit souvent en acheter de nouvelles protections en matière plastique mais c’est difficile.
Même les gens qui habitent dans une maison ou un immeuble souffrent. Ils doivent payer un loyer très cher, ainsi que l’eau potable et l’électricité qui sont, elles, gratuites pour les déplacés aux camps de tentes ainsi que des vivres, choses que nous devons payer dans les immeubles.
De plus, les maisons qui ont été partiellement détruites suite à un bombardement sont très fragiles. Dernièrement, 36 d’entre elles se sont effondrées suite aux dernières tempêtes, et ont causé la mort de 24 personnes.
La nourriture n’arrive pas en quantité suffisante dans la ville de Gaza. Sur les 600 camions prévus dans l’accord de cessez-le-feu, seuls 120 dans le sud et 50 à 80 dans le nord peuvent entrer. Parmi eux, 50 à 60 % soit destinés aux organisations internationales comme l’UNRWA et le Programme Alimentaire Internationale et 40 %, seulement pour le secteur privé. Les ONG s’occupent en priorité des déplacés sous tentes et non des Palestiniens dans les ruines de leur maison. C’est la raison pour laquelle les prix dans le Nord sont beaucoup plus élevés que dans le Sud (ex. une bouteille de gaz de 10 kg coûte entre 400 à 450 Euros et les habitants sont par conséquent obligés de chercher du bois pour faire la cuisine et pour se chauffer).
L’occupation laisse entrer les téléphones portables de luxe, les boissons, les cigarettes pour les commerçants locaux qui les vendent à des prix impensables, et interdit l’entrée du fioul, du gaz, des caravanes, des panneaux solaires, des médicaments, des tables, des chaises, des vêtements, des chausseurs, des ustensiles de cuisine, de la fourniture scolaire, et d’autres produits et matériel nécessaires.
La population civile dans la bande de Gaza est toujours debout, elle essaie de tenir bon avec une résilience exemplaire et une patience extraordinaire en dépit de toutes les difficultés sur place et la souffrance au quotidien.
Aujourd’hui, je suis en colère contre la communauté internationale, contre les Organisations internationales, contre l’occupation, contre le monde officiel, qui laissent les Palestiniens de Gaza sans nourriture, sans eau potable, sans médicaments, avec une absence totale de perspective.
Quatre éléments calment ma colère.
Tout d’abord, la tendresse de ma mère, son amour, ses conseils. Quand je me sens impuissant, je vais vers elle. Elle habite à 2 km de moi, chez mon frère. Ma mère, c’est pour moi l’abri, le refuge. C’est un espace, un territoire. Elle est réfugiée de Jaffa et est arrivée à Gaza en 1948 où elle a rencontré mon père, citoyen de Gaza, en 1958.
De mon père, qui est décédé en 2004, j’ai appris le respect des autres, la confiance en soi et l’attachement à la patrie.
De ma mère, j’apprends la dignité et l’amour de la vie.
Ma mère refuse les cadeaux et l’aide même venant de ses enfants. Elle a 83 ans, elle a des problèmes de genoux mais elle est solide et se souvient de tout. Quand je vais la voir, elle ne me parle jamais de l’agression actuelle. Toujours très digne, elle me parle de la vie à Gaza avant, entre 1949 et 2023. J’adore quand elle me raconte son enfance à Jaffa, sa rencontre avec mon père, sa vie au milieu de toutes les agressions qu’a traversées son pays. Quand elle me raconte sa vie de combattante avec mon père, cela me calme. Je ressens un petit soulagement et elle est l’une des raisons pour lesquelles j’ai toujours refusé de quitter Gaza.
La deuxième chose qui me calme, me soulage et me protège de la colère, c’est la langue française. Comme je l’ai déjà évoqué dans une de ces rubriques, je vis au moins 6 heures par jour immergé dans la langue française (échanges, interviews avec des médias francophones, interventions virtuelles dans des rencontres, en écrivant des rubriques, des témoignages, des livres, au travers de cours virtuels avec des étudiants, de téléphones avec mes amis, etc.) La langue française est pour moi une langue de protection et cela me soulage de pouvoir transmettre ce que je vis dans ces échanges. Je vois que la cause palestinienne n’est pas oubliée grâce à mes discussions avec les amis et les solidaires francophones. Ces deux dernières années, j’ai publié 4 livres en français sur la situation dans la bande de Gaza. Deux recueils de poèmes et deux récits en France, en Belgique et en Suisse.
Mais, ce qui me manque le plus, c’est la lecture. J’avais une bibliothèque de 3.000 livres en français et tout a disparu dans le bombardement de ma maison le 2 décembre 2023, Je lis sur internet mais cela n’est pas pareil. De même, les échanges virtuels avec les étudiants ne remplacent pas les rencontres en directs et ils me manquent également.
Le troisième élément qui nous soulage, c’est la mobilisation des solidaires du monde entier, leurs actions, les rassemblements, les manifestations partout dans le monde, les initiatives qu’ils prennent pour aider la Palestine (marchés, soirées de solidarité, actions de soutien, etc).
Personnellement je reçois quotidiennement des nouvelles, surtout venant des pays francophones et je vois que la solidarité et la lutte pour la cause palestinienne continue.
Je me sens privilégié en ayant ce réseau large d’amis et de solidaires francophones qui me soutiennent et proposent toujours de l’aide et de la compassion.
La dernière chose qui me calme un peu, c’est que je garde un petit espoir.
J’aime beaucoup ma ville mais Gaza est devenu malheureusement invivable. Avec la poursuite des bombardements, la dévastation de toute une région, la pénurie d’eau potable et de nourriture, de l’électricité et des médicaments, Gaza est sans perspectives. Mais, je garde encore en moi le petit espoir que ça va changer, qu’il puisse y avoir une nouvelle vie (parce que maintenant, ce n’est pas la vie, c’est la survie seulement). Alors, je continue mon combat pour néanmoins tenir bon.
Voilà un petit résumé de ma vie à Gaza, après 28 mois d’agression horrible. J’essaie de tenir bon même si cela n’est pas toujours évident. Ma place est ici, avec la population, même si, il y a deux mois, j’ai pu envoyer mes deux fils aînés, de 25 et 27 ans en Italie, où ils ont obtenu une bourse pour pouvoir faire un Master. Cela me soulage un peu car, malgré leurs diplômes, ils n’avaient trouvé aucun travail à Gaza, même bénévolement (le taux de chômage dépasse 96%). Je reste ici et m’occupe du reste de ma famille, ma femme et mes trois enfants : deux qui continuent virtuellement leurs études à l’université et le dernier qui est au collège et suit les cours dans un centre éducatif. Je m’occupe souvent des jeunes et des enfants de ma ville, et les familles démunies dans mon quartier avec le soutien de quelques amis et associations à l’intérieur et à l’extérieur, en gardant ce petit espoir que la situation va changer, que Gaza soit reconstruite et que la mobilisation internationale se poursuive jusqu’à la libération de la Palestine.
Je continuerai sans relâche en mettant toute mon énergie à faire vivre les joies pour que la flamme de l’espoir ne s’éteigne pas.