« Capitalisme cannibale » : Comment le génocide de Gaza présage un avenir mondial sombre

Hesham Gaafar, 28 août 2025. Dès le début de la guerre israélienne contre Gaza en octobre 2023, il m’est apparu clairement que le massacre de Palestiniens n’est pas seulement une tragédie locale. C’est un aperçu sinistre de l’avenir commun de l’humanité.

Démolition massive de ce qui reste des bâtiments résidentiels à l’est de Gaza-ville par les forces d’occupation israéliennes, 29 août 2025. (Source Quds News Network)

Les atrocités commises à Gaza s’inscrivent dans un schéma plus large de massacres à grande échelle qui a également marqué les conflits au Yémen, au Soudan, en Syrie, au Mexique, en Ukraine et au-delà.

La violence prend aujourd’hui de multiples formes : des guerres conventionnelles entre États aux guerres civiles, en passant par la violence armée liée au crime organisé. Ensemble, ces phénomènes suggèrent que le massacre est en train de devenir une réalité mondiale. Les gouvernements et les armées justifient régulièrement cette violence par des arguments de « légitime défense », de « sécurité nationale » et de « menaces existentielles » – des arguments ancrés dans des idéologies extrémistes qui normalisent, voire sacralisent, le meurtre de l’Autre.

Dans le dernier chapitre de mon livre à paraître, je tente de fournir un cadre analytique complet pour comprendre le génocide à Gaza, en synthétisant les conclusions d’institutions de recherche, de groupes de défense des droits humains et du journalisme d’investigation.

L’un des aspects les plus alarmants de la guerre de Gaza est la normalisation de la violence systématique. Après plus de 22 mois de bombardements, de famine et de destruction, une grande partie du système international, et même de nombreuses sociétés arabes, se sont adaptés à l’horreur actuelle.

La vie continue comme si les meurtres délibérés d’enfants et de femmes, les coupures d’eau et d’électricité, les bombardements d’hôpitaux et d’écoles, et les destructions de quartiers entiers étaient des événements courants et acceptables.

Les caractéristiques du génocide

Les déclarations des dirigeants politiques, des responsables militaires, des commentateurs et des intellectuels israéliens ont maintes fois signalé une intention génocidaire, suggérant que la plupart – voire la totalité – des Palestiniens de Gaza sont responsables ou soutiennent l’attaque du Hamas du 7 octobre 2023.

La déshumanisation est une condition préalable à cette violence. Les Palestiniens sont depuis longtemps considérés comme « inhumains », un discours qui remonte aux premiers jours de la colonisation sioniste et au déplacement de la population palestinienne.

Un rapport de juillet 2025 de l’organisation israélienne de défense des droits humains B’Tselem, intitulé « Our genocide » [Notre génocide], documente l’ampleur, l’intention et l’exécution de l’attaque israélienne contre Gaza. Il conclut que les dirigeants israéliens ont agi avec une intention claire et coordonnée de détruire la société palestinienne à Gaza, pleinement conscients des conséquences dévastatrices de leurs politiques de massacres, de famine et de destruction systématique des infrastructures civiles.

Depuis octobre 2023, selon le ministère de la Santé de Gaza, plus de 62.000 Palestiniens ont été tués et plus de 145.000 blessés. Plus de 11.000 autres sont portés disparus. Au moins la moitié des personnes tuées étaient des femmes et des enfants, et 83 % sont des civils.

Des avions de chasse israéliens F-35, décrits comme des « instruments de massacre » dans un rapport publié par l’association Arms Embargo Now, ont été utilisés pour bombarder des maisons, des camps de réfugiés et même des « zones de sécurité », avec des munitions telles que des bombes anti-bunker de 900 kg.

Le massacre du 13 juillet 2024 dans le camp d’al-Mawasi, une soi-disant zone de sécurité, a vu huit de ces bombes tuer au moins 90 Palestiniens et en blesser 300 autres, touchant des tentes, une cuisine communautaire et une usine de dessalement d’eau. L’ONU a condamné l’attaque, affirmant qu’elle soulignait que « nul endroit n’est sûr à Gaza ».

Le but de la campagne israélienne est de rendre Gaza inhabitable de multiples façons. Elle a effondré le système de santé, entraînant des décès infantiles et une flambée des taux de fausses couches, tandis que les fournitures médicales ont été bloquées ou pillées.

La famine est généralisée : les agriculteurs sont privés de leurs terres, les récoltes détruites et les communautés rurales sont attaquées. Plus de 2.000 Palestiniens ont été tués dans des points de distribution de nourriture.

Le système éducatif a également été décimé : plus de 90 % des écoles de Gaza ont été endommagées ou détruites ; beaucoup ont été bombardées alors qu’elles abritaient des familles déplacées.

Les journalistes ont été systématiquement pris pour cible, avec plus de 240 tués depuis octobre 2023, faisant de Gaza l’endroit le plus meurtrier pour les médias depuis des décennies. Les survivants de détentions israéliennes font état de tortures systématiques, d’agressions sexuelles et d’abus sadiques.

Pourquoi les massacres continuent

Pour comprendre la longévité de ce génocide, il est nécessaire d’examiner son architecture économique et politique – ce que la philosophe féministe Nancy Fraser appelle « cannibal capitalism » [Capitalisme cannibale] : un système qui se nourrit de la destruction de ses propres fondements sociaux et écologiques, y compris la vie humaine elle-même.

Le capitalisme repose sur des populations structurellement « jetables » – des groupes privés de protections politiques et juridiques, rendus vulnérables à l’expropriation et à l’annihilation. Les hiérarchies impériales et raciales définissent qui peut être tué et qui ne peut l’être. À Gaza, la déshumanisation des Palestiniens permet à la fois leur destruction physique et la marchandisation de cette destruction.

Le concept de Fraser saisit ce moment : la mort et la souffrance humaine deviennent des marchandises, échangées et consommées pour le profit. La guerre à Gaza, comme celle en Ukraine, est une mine d’or pour les fabricants d’armes, leur permettant de tester leurs armes en combat réel. Une étude de juillet 2025 du projet « Costs of War » de l’Université Brown a révélé qu’entre 2020 et 2024, le Pentagone américain a attribué 2.400 milliards de dollars de contrats – soit 54 % de ses dépenses discrétionnaires totales – à des entreprises privées. Environ un tiers de cette somme est allé à cinq grandes entreprises d’armement : Lockheed Martin, Boeing, RTX, General Dynamics et Northrop Grumman. Ce montant éclipse les 356 milliards de dollars dépensés en diplomatie, développement et aide humanitaire au cours de la même période.

Les entreprises d’armement israéliennes, comme Elbit Systems, commercialisent ouvertement des armes comme étant « éprouvées au combat », profitant directement des morts palestiniennes. Les États occidentaux arment Israël de munitions létales, tout en réprimant simultanément les voix pro-palestiniennes, instrumentalisant les accusations d’antisémitisme pour faire taire les universitaires, les politiciens et les journalistes critiques. Fraser soutient que les crises du capitalisme contemporain sont profondément imbriquées : l’exploitation de classe, l’oppression de genre, la domination raciale et impériale, l’effondrement environnemental et l’affaiblissement de l’autorité publique se renforcent mutuellement.

À Gaza, ces dynamiques convergent. Les Palestiniens sont structurellement tuables ; leurs souffrances et leur mort sont marchandisées à des fins lucratives ; le contrôle démocratique et le droit international sont mis à mal ; et la machine de guerre et de profit continue de tourner.

La question n’est plus de savoir si un génocide a lieu à Gaza, mais comment les systèmes économiques et politiques mondiaux – guidés par une logique capitaliste cannibale et protégés par la complicité politique – continuent de transformer les êtres humains en intrants consommables, en produits commercialisables ou en spectacles de consommation.

C’est cette logique qui soutient non seulement la destruction continue de Gaza, mais aussi la normalisation des massacres comme un élément permanent de notre avenir mondial commun.

Article original en anglais sur Middle East Eye / Traduction MR

Lire également sur ce thème : « De l’économie de l’occupation à l’économie du génocide’, un nouveau rapport de Francesca Albanese : « Le génocide à Gaza se poursuit parce qu’il est rentable » », 1er juillet 2025, ISM-France.