Partager la publication "Qui menace le monde arabe : l’Iran ou les États-Unis et Israël ?"
Joseph Massad, 12 mars 2026. Depuis un mois, le président américain Donald Trump et ses secrétaires d’État et à la Guerre mettent l’accent sur une vision des États-Unis comme nation européenne blanche et chrétienne en guerre contre le monde non chrétien et non blanc.
Il n’est donc pas surprenant qu’avant d’attaquer l’Iran le 28 février, les commandants américains aient déclaré à leurs troupes qu’il s’agissait d’une guerre pour l’« Armageddon » et qu’elle entraînerait le « retour de Jésus ».
Des rumeurs circulant sur les réseaux sociaux affirmaient que des membres de l’US Air Force auraient eu droit à un steak et du homard pour leur « dernier repas » avant de partir en mission.

Capture d’écran de la vidéo visible ICI.
Le spectacle obscène de Trump entouré de chefs religieux protestants, évangéliques, chrétiens et sionistes, priant pour une victoire américaine et israélienne contre les non-blancs et non-chrétiens qu’ils bombardent, a donné le ton à la propagande de l’administration américaine. Mais cela reflète aussi un clivage idéologique croissant au sein de la droite américaine. D’un côté, les chrétiens évangéliques et les sionistes juifs soutiennent les guerres contre l’Iran et les Palestiniens ; de l’autre, les chrétiens de droite estiment que l’Amérique est entraînée dans des guerres au profit d’Israël.
De même, nombre de personnalités de la gauche américaine, y compris des juifs progressistes comme la députée Sara Jacobs, affirment qu’Israël a entraîné les États-Unis dans la guerre. Plutôt que de considérer l’attaque impérialiste américano-israélienne comme servant les intérêts de la classe des milliardaires américains belliqueux qui la soutient pleinement, ces critiques de droite comme de gauche soutiennent que Benjamin Netanyahu a manipulé Trump pour qu’il attaque l’Iran principalement au profit d’Israël.
Il est toutefois essentiel de comprendre que la politique belliqueuse d’Israël fait partie intégrante de la stratégie américaine globale dans la région et n’est pas indépendante de celle-ci. Il n’est pas improbable que les États-Unis cherchent à intensifier l’hostilité des États arabes envers l’Iran et à les inciter à se joindre ouvertement à l’attaque américano-israélienne.
Certains membres de la droite s’appuient sur le fait que d’éminents milliardaires américains, tels que Sheldon et Miriam Adelson, Bernard Marcus et Paul Singer, ont encouragé l’hostilité envers l’Iran au cours de la dernière décennie, y voyant la preuve que ces personnalités privilégient Israël plutôt que l’Amérique, et qu’Israël contrôle la politique étrangère américaine.
Ils ignorent cependant comment les grandes industries de défense et énergétiques américaines profitent directement de cette guerre et sont susceptibles d’en tirer d’énormes bénéfices. Palantir, Lockheed Martin, Exxon, Raytheon et Boeing peuvent difficilement être accusés de privilégier Israël, même si, à l’instar de ces milliardaires, ils estiment que la domination militaire régionale d’Israël sert les intérêts de l’impérialisme américain. Au lieu de présenter leurs critiques de l’attaque contre l’Iran comme motivées par le bellicisme impérialiste des élites financières américaines – pour qui l’État israélien génocidaire est à la fois un atout et un instrument –, ces personnalités de droite accusent Israël de « contrôler » les décisions de Washington, exonérant ainsi les États-Unis de toute responsabilité.
Israël, ses services de renseignement et son appareil militaire, ainsi que son personnel, sont étroitement intégrés à la machine de guerre américaine, mais cela ne prouve pas, comme certains pourraient le prétendre, un « contrôle » israélien sur ce système. Il s’agit plutôt du résultat de la sous-traitance par les États-Unis de fonctions importantes de renseignement et militaires à un allié de confiance.
Les partisans de Maga et les critiques de gauche de la guerre ont interprété les récents propos du secrétaire d’État américain Marco Rubio comme un aveu qu’Israël avait entraîné les États-Unis dans la guerre.
Ce qu’ils oublient, c’est que Washington – dont Israël est presque entièrement dépendant pour ses approvisionnements en armes – aurait pu ordonner à Israël de ne pas attaquer. Mais les États-Unis ont choisi de ne pas le faire, ce qui signifie qu’ils ont approuvé les plans de guerre d’Israël et se sont coordonnés avec lui au préalable.
Aucun régime arabe n’a condamné l’agression américano-israélienne contre l’Iran, à l’exception d’Oman, qui l’a qualifiée de « violation du droit international ». Aucun d’entre eux, hormis les Houthis du Yémen, n’a présenté ses condoléances à l’Iran suite au massacre de plus de 170 écolières et membres du personnel iraniens à Minab, ni suite à l’assassinat de l’ayatollah Ali Khamenei, de sa famille et de ses proches.
Même Recep Tayyip Erdogan, président de la Turquie, membre de l’OTAN, a jugé bon d’adresser ses condoléances à l’Iran, tandis que les gouvernements arabes gardaient le silence. Les responsables iraniens ont fait part de ce constat lors de discussions avec leurs homologues égyptien et turc, discussions visant à désamorcer le conflit.
L’Algérie, qui a défendu son anti-impérialisme pendant des décennies avant de se rallier récemment à une position pro-impérialiste en votant pour le « Conseil de la paix » anti-palestinien de Trump aux Nations Unies, a confirmé sa nouvelle orientation en refusant de condamner l’agression, tout en exprimant sa solidarité avec les régimes arabes contre les représailles iraniennes.
Au Caire, le Grand Imam d’al-Azhar a également manifesté sa solidarité avec les Émirats arabes unis, Bahreïn, le Koweït et la Jordanie (mais curieusement pas avec le Qatar ni l’Arabie saoudite) en condamnant l’Iran, mais pas l’agression américano-israélienne. Lui aussi n’a présenté aucune condoléance à Khamenei, chef religieux vénéré par les chiites du monde entier.
L’affirmation des États arabes du Golfe et de la Jordanie selon laquelle l’Iran viole leur souveraineté, tout en passant sous silence le fait que les forces américaines utilisent leur territoire et leur espace aérien pour violer ceux de l’Iran, est tout à fait infondée. Tous les régimes arabes dont les pays ont été visés par des représailles iraniennes ont cédé une partie de leur souveraineté aux États-Unis – et parfois aussi au Royaume-Uni et à la France – leur permettant ainsi d’établir des bases militaires pour attaquer l’Irak, la Syrie et désormais l’Iran.
Parallèlement, ces États ne condamnent ni n’essaient d’empêcher les avions de combat israéliens de survoler leur territoire pour attaquer l’Iran, malgré leurs déclarations de « neutralité ».
En vertu des accords régissant les bases militaires américaines, aucun de ces pays n’a le droit de savoir combien de soldats américains entrent ou sortent de son territoire, ni d’avoir son mot à dire sur les activités militaires américaines menées depuis celui-ci.
Les accords bilatéraux autorisant le stationnement de forces américaines au Qatar et en Arabie saoudite n’ont jamais été rendus publics, et l’accord impopulaire avec la Jordanie est considéré par de nombreux Jordaniens comme une violation de la Constitution jordanienne, car il porte atteinte à la souveraineté du pays.
Si l’Iran accueillait des bases militaires et de renseignement russes ou chinoises utilisées pour attaquer les États arabes du Golfe et la Jordanie, ces pays ne se sentiraient-ils pas en droit de riposter ?
Il est curieux de constater que le système de défense aérienne du Qatar n’a fourni aucune alerte précoce ni aucune défense contre l’attaque d’Israël contre Doha en septembre dernier (les États-Unis ne l’ont pas non plus averti, bien qu’Israël les ait informés de l’attaque imminente), alors qu’il est apparemment capable de détecter et, au moins, de tenter de défendre les intérêts militaires et diplomatiques US dans le pays contre des représailles iraniennes. À cela s’ajoutent des rapports affirmant qu’Israël est à l’origine de plusieurs attaques sous faux drapeau visant des installations pétrolières d’Aramco en Arabie saoudite, ainsi que des sites à Oman, en Turquie et en Azerbaïdjan.
Les Iraniens, qui ont revendiqué sans hésiter les attaques contre le Koweït, Bahreïn, le Qatar, les Émirats arabes unis et la base aérienne US Prince Sultan en Arabie saoudite – que les Saoudiens persistent à qualifier de base « saoudienne » (tout comme le reste des pays arabes, qui affirment que les bases US sur leur territoire appartiennent à leurs propres forces armées) – ont nié toute implication dans ces autres attaques.
De plus, les États arabes du Golfe se sont plaints que les États-Unis aient transféré en Israël des systèmes de défense aérienne stationnés sur leur territoire, les privant ainsi de capacités essentielles et aggravant les dégâts dans toute la région. Quel que soit le soutien que les régimes arabes apportent aux Américains, cela démontre clairement qu’Israël restera toujours la priorité de Washington – à leurs dépens.
Il devrait être clair pour les pays arabes accueillant des bases US que la présence américaine ne les protège pas, mais les expose, eux et leurs populations, à un grave danger.
Sans ces bases, ils seraient à l’abri des représailles iraniennes.
Depuis la révolution de 1979, l’Iran n’a jamais attaqué aucun pays, y compris les pays arabes du Golfe et la Jordanie – qui ont pourtant apporté un soutien financier, militaire, logistique, propagandiste et diplomatique massif à l’invasion irakienne non provoquée de l’Iran entre 1980 et 1988, invasion qui a fait plus d’un million de morts. L’Iran n’a jamais riposté contre eux, car l’Irak a lancé son invasion depuis son propre territoire, et non depuis ces pays arabes.
Ce sont les pays arabes qui ont menacé l’Iran et soutenu toute agression à son encontre depuis le triomphe de sa révolution contre la dictature du Shah, soutenue par les États-Unis et alliée à Israël. Depuis 1981, les Saoudiens promeuvent une stratégie arabe – initialement proposée par le prince héritier Fahd – de normalisation des relations avec Israël afin de contenir une prétendue menace iranienne et de convaincre les peuples arabes que l’Iran, et non Israël, est le principal ennemi de la nation arabe, alors même qu’Israël, hier comme aujourd’hui, a toujours menacé les pays arabes et l’Iran.
L’initiative de Fahd a été relancée en 2002 par le prince héritier Abdallah dans le cadre du prétendu Plan de paix arabe.
Le fait que toutes ces concessions arabes à Israël et cette collusion arabe contre l’Iran n’aient fait qu’aggraver la situation des États arabes et des Palestiniens – désormais victimes d’un génocide – n’a pas dissuadé les dirigeants arabes.
Cette semaine, leurs ambassadeurs ont même exhorté la Russie à faire pression sur l’Iran pour qu’il mette fin à ses représailles contre les installations US sur leur territoire. Le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, leur a rappelé qu’ils avaient soutenu l’agression US-israélienne contre l’Iran dès le départ et que leur neutralité affichée n’était qu’une façade. Si les dommages subis durant cette guerre ne convainquent pas ces États arabes que la véritable menace pour leur sécurité est leur alliance avec les États-Unis et Israël, alors rien ne le fera.
Article original en anglais sur Middle East Eye / Traduction MR
(*) Source des 4 photos montrant les destructions sur Téhéran : @qudsn sur X.



