Journée internationale des Femmes et exclusion des autres formes de féminisme

Benay Blend, 8 mars 2026. – Le 8 mars 2026 marque la Journée internationale des femmes (JIF), placée cette année sous le thème « Donner pour recevoir », qui « encourage un état d’esprit de générosité et de collaboration ». (1)

« Lorsque les individus, les organisations et les communautés font preuve de générosité, les opportunités et le soutien offerts aux femmes se multiplient », poursuit l’appel. « Que ce soit par des dons, des connaissances, des ressources, des infrastructures, de la visibilité, du plaidoyer, de l’éducation, de la formation, du mentorat ou du temps, contribuer à la promotion des femmes participe à la création d’un monde plus solidaire et interconnecté. »

Comment se concentrer sur la réussite individuelle inclut-il d’autres formes de féminisme, comme le féminisme arabe et le féminisme noir, axés sur l’émancipation collective et incluant souvent les hommes ? Compte tenu des critiques récentes adressées aux institutions libérales, ces organisations à but non lucratif se contentent-elles de reconnaître la violence et les inégalités sans dénoncer les structures qui les engendrent ?

Peu avant la Journée internationale des femmes 2024, Samreen Mushtag interroge : « Quels discours et quels silences marquent cette journée ? Quelles femmes, dont l’oppression et les résistances alimentent les débats des révolutions féministes mondiales et leur conception d’une vie digne d’être vécue ?»

Lorsque les femmes palestiniennes sont évoquées, elles sont le plus souvent dépeintes comme des victimes ; elles sont rarement mises à l’honneur par les féministes occidentales comme des figures actives de la résistance, peut-être parce que l’activisme des femmes en Palestine occupée ne correspond pas aux catégories bien définies par le féminisme dominant.

Selon Sophie Richter-Devroe, cet activisme féminin se traduit par des efforts quotidiens pour résister aux intrusions d’Israël dans la vie quotidienne des individus, des familles et des communautés (Women’s Political Activism and Peacebuilding, Resistance and Survival, 2018, p. 3).

Au sein de la diaspora, les femmes ont également été à l’avant-garde de la lutte, de l’organisation de base au monde universitaire en passant par un travail juridique important, ainsi que dans les médias traditionnels et indépendants (Nada Elia, Greater Than the Sum of Our Parts: Feminism, Inter-Nationalism and Feminism, 2023, p. 2).

« L’invocation répétée des femmes et des enfants palestiniens (en tant que victimes) suscite une condamnation générale », note Mushtag, « alors même qu’elle ne fait rien au système qui permet à une force violente de perpétuer une terreur inimaginable.»

Au lieu de reconnaître que les femmes palestiniennes ont historiquement subi des brutalités de la part de l’Occupation, les féministes occidentales ont souvent choisi de se concentrer sur des visions orientalistes des femmes dans la société islamique, prétendument maltraitées par leur propre culture.

« Dans le discours dominant occidental », affirme Nadia Elia, « les femmes palestiniennes et les personnes LGBTQ+ sont soit inexistantes, soit opprimées par un prétendu “fondamentalisme islamique”, sans que l’on reconnaisse la violence israélienne, souvent sexiste.»

En Palestine comme dans la diaspora, les femmes résistent depuis longtemps à l’impérialisme occidental et au nettoyage ethnique perpétré par Israël. Dans le discours masculiniste, souligne Elia, la lutte se réduit à la seule résistance armée, malgré toutes les formes de résistance employées par les Palestiniens au fil des ans.

« Une conception plus globale de la “résistance” », conclut-elle, « prendrait en compte toutes les manières dont nous persévérons face à l’adversité, c’est-à-dire notre “sumoud” (fermeté) lorsque les sionistes cherchent à nous anéantir.»

Les femmes ont toujours été le pilier politique de la lutte palestinienne, écrit le Dr M. Reza Behnam. À Gaza, elles sont médecins, avocates, journalistes, mères et cuisinières dans des cuisines communautaires, témoignant de leur « force, de leur résilience et de leur courage qui ont permis à la résistance de survivre ».

Pour ces raisons, Israël les cible délibérément, sachant qu’elles sont le « pilier de la vie palestinienne ».

Cette priorité accordée à la survie quotidienne, particulièrement à Gaza où les soins de santé, les droits reproductifs et les ressources sont menacés, fait que la poursuite d’agendas féministes individualistes, tels que ceux mis en avant par la Journée internationale des femmes 2026, n’est pas envisageable dans la vie sous le siège israélien.

Contrairement au féminisme occidental, illustré par la Journée internationale des femmes 2026, les femmes palestiniennes privilégient souvent la survie collective et la solidarité communautaire et intersectionnelle aux droits individuels. Dans cette perspective, les récits personnels peuvent servir à exprimer une expérience individuelle, tout en inscrivant l’individu dans la lutte collective pour la libération.

Bien que la diaspora puisse offrir davantage d’opportunités économiques, la plupart des femmes palestiniennes restent attachées à leur patrie où perdure une culture de mutualité.

Dans son ouvrage Palestine and Feminist Liberation (2025), Nada Elia évoque ce qu’elle nomme le « faux féminisme », une forme « impérialiste et colonialiste » qui « aspire à une plus grande part du gâteau sans se soucier de son déséquilibre » (p. 62). Selon elle, les féministes recherchent une autre voie, celle d’une « transformation sociale et politique profonde » (p. 62).

À l’approche du 8 mars, les organisatrices invitent les participantes à faire un don à une association de leur choix œuvrant pour les femmes. « À titre individuel, apporter son soutien, c’est dénoncer les stéréotypes, lutter contre la discrimination, remettre en question les préjugés, célébrer les réussites des femmes, et bien plus encore. »

Actuellement, l’efficacité des associations libérales face au génocide israélien des Palestiniens est remise en question. « Les institutions libérales sont conçues pour reconnaître la violence qui structure la vie palestinienne sans pour autant déstabiliser les systèmes qui la produisent », avertit A. Kayum Ahmed.

Ainsi, ces organisations à but non lucratif pourraient reconnaître le génocide à Gaza sans pour autant appeler au démantèlement du sionisme. Comme les donateurs sont le moteur de ces institutions, souligne Ahmed, les institutions libérales « n’ont jamais été les moteurs de la libération. Elles mesurent l’injustice ; elles ne sont pas en rupture avec elle. »

Sur le site web de la International Women’s Day 2026, on trouve des photos de femmes, ainsi que de quelques hommes, adoptant la pose du don : mains tendues, paumes vers le haut, symbolisant la réception de contributions financières.

Bien qu’on trouve une photo d’une femme musulmane portant le voile et une autre d’une femme handicapée en fauteuil roulant, il semble que les autres formes de féminisme, hormis celle qui repose sur l’ascension sociale, soient ignorées.

L’attention se porte exclusivement sur « l’égalité des sexes », sans aucune mention de la libération de l’oppression coloniale racialisée. Malgré l’affirmation que « la Journée internationale des femmes est un moment d’impact véritablement inclusif, diversifié et éclectique à l’échelle mondiale », cette vision trop restrictive pose problème.

S’appuyant sur les « approches classiques des études féministes qui attribuent toute victimisation des femmes » à l’inégalité des sexes, la professeure Rabab Adhulhadi privilégie une analyse de l’oppression de genre « en lien avec les engagements collectifs contre l’oppression raciale » (Arab and Arab American Feminisms: Gender, Violence, and Belonging, ouvrage dirigé par Rabab Abdhulhadi et al., p. xxi). Alors que les féministes palestiniennes estiment qu’il ne peut y avoir de Palestine libérée sans les femmes, l’accent reste mis sur la décolonisation et le démantèlement du régime sioniste.

Pour ces raisons, Abdulhadi et ses co-auteures ne souscrivent pas aux critiques féministes postcoloniales du modèle de la « sororité mondiale » qui imprègne la Journée internationale des femmes 2026. Face à l’absence d’une expérience féminine universelle, Abdulhadi privilégie une diversité de féminismes souvent « superposés » (p. xxv).

S’intéressant à une autre Journée internationale, cette fois-ci dédiée à l’élimination de la violence à l’égard des femmes, la journaliste Romana Rubeo constate la même réticence « à adopter une vision d’ensemble, à analyser véritablement les problèmes, à prendre en compte les conflits profonds de la société occidentale ». De ce fait, les organisatrices aboutissent à un féminisme singulier qui exclut la violence faite aux femmes palestiniennes, notamment, dans ce cas précis, aux femmes incarcérées.

En revanche, la Journée internationale des femmes travailleuses (IWWD), qui s’est tenue à Chicago en mars 2024, a offert aux féministes anticoloniales l’occasion de dénoncer le génocide soutenu par la propagande « féministe » coloniale.

Dans son compte rendu de l’événement, Noor H. a souligné que tous les participants ont insisté sur l’importance d’ancrer le féminisme dans les principes anticoloniaux et prolétaires. Comme l’a exprimé une organisatrice : « Le féminisme palestinien dépasse les luttes pour lesquelles militent habituellement les féministes libérales blanches. Il est anticapitaliste, anti-impérialiste et vise la décolonisation.»

Les intervenants ont également mis en avant l’interconnexion des luttes de libération à travers le monde. Tout en privilégiant le féminisme anticolonial comme cadre d’analyse du féminisme palestinien, les participants ont appelé à passer de la théorie à la pratique, encourageant ainsi les participants à poursuivre la mobilisation après l’événement.

Ces principes sont absents de la Journée internationale des femmes 2026, un événement qui privilégie les dons individuels à la mobilisation continue en faveur de la libération palestinienne, aux côtés d’autres mouvements internationaux.

Plus insidieux encore, le discours féministe du « sauveur blanc » a refait surface dans les semaines précédant l’attaque non provoquée menée par les États-Unis et Israël contre l’Iran. Le 17 janvier 2026, le magazine Ms. publiait un appel aux féministes internationales pour qu’elles soutiennent les femmes iraniennes face à leur gouvernement. L’article était accompagné d’une photo d’une manifestante anti-régime brûlant un portrait d’Ali Khamenei devant le consulat américain à Milan.

Maintenant, quelques semaines plus tard, les États-Unis bombardent l’Iran dans le but de « sauver » le peuple et, ce faisant, touchent une école primaire de filles, tuant ainsi plus de 180 enfants.

« Non seulement le féminisme blanc libéral a nui aux femmes musulmanes », écrit Yousra Sasmir Imran, « mais il les a exclues des espaces féministes. Les féministes blanches ont la fâcheuse habitude de monopoliser tous les espaces et toutes les plateformes et de donner une interprétation simpliste de réalités vécues qu’elles n’en ont aucune expérience. »

Au final, cette omission démontre que des définitions étroites du féminisme restent dominantes dans les organisations traditionnelles, excluant de ce fait les théories féministes autodéterminées encouragées par la pensée et la pratique féministes palestiniennes, arabes, noires, autochtones et du tiers monde.

Article original en anglais sur Palestine Chronicle / Traduction MR

(1) Il faut faire une distinction avec le thème énoncé pour la Journée internationale des Droits des Femmes (et non Journée internationale des Femmes), qui était : « Droits. Justice. Action. Pour TOUTES les femmes et les filles. »


L’Autrice :

Benay Blend a obtenu son doctorat en études américaines à l’Université du Nouveau-Mexique. Parmi ses publications, on peut citer l’ouvrage collectif dirigé par Douglas Vakoch et Sam Mickey (2017), intitulé « “Ni la patrie ni l’exil ne sont des mots” : “Savoir situé” dans l’œuvre d’écrivains palestiniens et amérindiens ». Cet article a été publié dans The Palestine Chronicle.