Partager la publication "La capitulation des médias face au pouvoir (avec Ahmed Eldin)"
Chris Hedges, 5 mars 2026. – Dans un épisode spécial du Chris Hedges Report en direct de Rome, en Italie, Ahmed Eldin, journaliste, producteur et acteur palestinien nominé aux Emmy Awards, rejoint Chris Hedges après leur participation à la grève des dockers et aux grandes manifestations contre les livraisons d’armes à Israël.

Capture d’écran de la vidéo de l’entretien visible sur YouTube.
Eldin, qui travaille dans le journalisme depuis près de 20 ans, explique combien le récit est crucial à une époque où les voix palestiniennes sont étouffées à Gaza et réduites au silence ailleurs. « C’est une trahison de notre profession. C’est une trahison de nos valeurs humaines », déclare Eldin à propos des méthodes employées par les médias traditionnels pour occulter la réalité du terrain en Palestine, aujourd’hui comme par le passé. Eldin et Hedges racontent également comment ils ont été qualifiés péjorativement d’« activistes » plutôt que de journalistes. Eldin assume cette étiquette, affirmant : « Si l’on analyse la définition d’un activiste, c’est quelqu’un qui milite pour le changement social. Les journalistes, quant à eux, militent peut-être en demandant des comptes aux puissants, en rapportant les faits et en les contextualisant.»
Chris Hedges : Vous venez donc du milieu journalistique, vous avez étudié à l’École de journalisme de Columbia, et on vous pardonne pour cela ? J’aimerais que vous nous parliez un peu – et vous êtes Palestinien, bien sûr – de la manière dont la presse a façonné le récit du génocide.
Ahmed Eldin : Eh bien, je dirais qu’elle l’a fait de manière constante, avant tout. Je n’ai pas manqué de le remarquer le 7 octobre, après avoir été témoin de ce qui s’est passé : la levée du siège, si l’on peut dire, dans le sens inverse. Bien sûr, une atrocité horrible, mais je savais que cela finirait par arriver. Et à mes débuts, j’ai tout fait pour documenter et appliquer tout ce que j’avais appris à Columbia, mais aussi en travaillant pour toutes ces entreprises médiatiques.
Et la raison pour laquelle j’ai fait cela, Chris, est la réponse à votre question. C’est que, fort de mon expérience dans les médias traditionnels, je savais ce qui allait arriver et à quel point ils allaient manipuler l’opinion publique. Comment s’y prennent-ils ? En semant le doute sur toute vérité ou tout contexte susceptible d’éclairer ou d’enrichir la compréhension du public, ce qui, franchement, va à l’encontre des fondements, des principes et de la vocation du journalisme, n’est-ce pas ?
Vous les avez donc vus remettre en question le nombre de décès. Vous les avez aussi vus édulcorer le langage. Je veux dire, certains titres que vous venez de citer, d’ABC News, de CBS, de…
Chris Hedges : Eh bien, le New York Times a censuré des mots.
Ahmed Eldin : Bien sûr, le guide de style qui a fuité en avril, à 100 %. Voyez-vous, quand je travaillais pour le New York Times, j’avais 23 ans. C’était pendant la guerre d’Irak. Je venais de sortir de Columbia. Je réécrivais les titres et je créais des diaporamas pour la section numérique du service international. J’étais au courant de la couverture médiatique de l’Irak et de tout ça. Pour vous dire que, à l’époque, si j’écrivais « Cisjordanie occupée », on me convoquait dans un bureau. Et ce sont des faits.
Ce sont des termes qui existent dans le système juridique international. Alors pourquoi cette réticence à nommer les choses ? Je pense que ça suffit. C’est difficile de recenser et de documenter toutes les manières dont ils manipulent le consentement et limitent notre compréhension. Mais le pire, pour moi, c’est comment, comme vous l’avez dit, ils monnayent l’accès à l’information.
Ils pensent pouvoir justifier leur couverture biaisée sous couvert d’objectivité en 2025, quand les gens ont accès à l’information directement à la source. Et que cette information soit présentée de manière journalistique conventionnelle, ce que certains appellent un point de vue extérieur, sans indiquer votre identité. Soyons réalistes : le journalisme évolue, pour le meilleur ou pour le pire. L’art de raconter des histoires évolue.
Chris Hedges : Je voudrais parler d’objectivité, car c’est un cliché. La vérité objective n’est pas ce qu’ils publient. En réalité, l’objectivité se traduit par une impassibilité totale ; autrement dit, on n’a pas le droit d’éprouver de sentiments passionnés envers le sujet traité. Elle devient un mécanisme qui, au nom de l’équilibre, fait passer le mensonge pour la vérité.
Ainsi, lorsque je couvrais Gaza, pour neutraliser mon reportage, Israël menait une attaque sur Jabalia, ils bombardaient Jabalia par exemple, et ils affirmaient avoir mené une frappe chirurgicale contre une usine de fabrication de bombes. Eh bien, j’allais sur place et, bien sûr, quand ils larguent une bombe à fragmentation de 225 kilos, tout le quartier est rasé. Je vois des corps d’enfants, j’interroge des témoins oculaires, et pourtant, on ne parle que de Tsahal à chaque paragraphe.
Alors, à la fin de l’article, vous pouvez croire ce que vous voulez au nom de l’objectivité, au nom de l’équilibre.
Ahmed Eldin : Non, et je suis content que vous l’ayez dit, car non seulement ils occultent l’information principale, mais en plus, ils passent sous silence les questions essentielles : qui, quoi, où, quand, pourquoi… Franchement, ce sont les fondements mêmes du journalisme, de la narration, et c’est fait délibérément. Pourquoi ?
Comme vous l’avez dit, comme ça, on peut croire ce qu’on veut. Mais le plus choquant, c’est qu’ils savent que lorsqu’ils omettent certaines informations, les gens ne lisent pas les articles. Ils les partagent avant de les avoir terminés. Alors, ces contorsions intellectuelles, ces jeux de mots, ces titres alambiqués, même ceux de l’AP et de Reuters, comme vous l’avez souligné… C’est… c’est offensant pour un Palestinien, pour un journaliste.
C’est une trahison de notre profession. C’est une trahison de nos valeurs humaines. Mais le plus alarmant, c’est qu’ils ne se rendent pas compte que cela nuit durablement à la confiance du public envers les médias, déjà au plus bas. C’est pourquoi des gens comme vous, des journalistes indépendants qui se rendent sur place, qui ont le contexte, l’expérience, et qui n’hésitent pas à partager leurs expériences en toute transparence… Ce n’est pas sorcier !
C’est pour ça que les gens sont attirés par vous et vous font confiance. Je ne compte plus les endroits du monde où je me suis adressé à des foules immenses. Je leur pose une question simple : « Est-ce que certains d’entre vous font confiance à… » J’ai mentionné les grands médias comme La Repubblica, ici en Italie. Personne ne leur fait confiance, pas seulement sur Gaza, mais aussi sur les sujets économiques.
Et c’est parce que la concentration du pouvoir dans les médias corporatifs, dans les médias traditionnels, ne se limite pas à l’Occident, elle se produit partout dans le monde et c’est alarmant.
Chris Hedges : Je voudrais parler de l’effacement du contexte. J’apprécie beaucoup Norm Finkelstein, en tant qu’ami, mais aussi parce que je le trouve brillant. Son analogie entre les événements du 7 octobre et la révolte des esclaves menée par Nat Turner était, à mon avis, brillante. N’oubliez pas que lorsque Nat Turner et les esclaves se sont révoltés, ils ont tué tous les Blancs qu’ils croisaient. Ayant passé beaucoup de temps à Gaza, je sais qu’on ne sait jamais ce qui peut arriver, mais on ne peut pas continuer à traiter les gens comme des animaux.
On ne peut pas leur infliger une telle barbarie. Même au point où ils comptent les calories qu’ils consomment et utilisent des expressions cyniques comme « tondre la pelouse », et où, à chaque manifestation non violente comme la Marche du Retour, des tireurs embusqués tuent leurs médecins, leurs journalistes, etc., on ne peut pas continuer ainsi sans provoquer de réaction. Vous l’avez mentionné, mais je pense que c’est important car, sans contexte, on ne voit que le 7 octobre, sans percevoir la lente descente aux enfers de l’humiliation, de la dégradation et de la violence qui ont conduit à cette date. Du coup, faute de comprendre le contexte, volontairement rendu incompréhensible, les actions du 7 octobre deviennent incompréhensibles.
C’est une technique très efficace pour nous empêcher de voir clair.
Ahmed Eldin : Exactement, et ce n’est pas seulement vrai en journalisme, n’est-ce pas ? J’explore différents domaines, différentes formes de narration. J’ai un petit rôle dans Palestine 36, la grande fresque historique sur la Palestine avant Israël.
Chris Hedges : C’est le film. Je ne l’ai pas encore vu. J’ai entendu dire qu’il était bien. Vous y jouez ?
Ahmed Eldin : Oui.
Chris Hedges : Il me semble qu’ils ont pris tous les militants comme acteurs. Quel était votre rôle ?
Ahmed Eldin : Tous les journalistes, tous les acteurs. J’étais Mahad, l’ami bourgeois de Jérusalem d’un des personnages principaux. Plus sérieusement, ce film, même s’il est romancé (historiquement parlant, mais vous savez, un film n’est pas un documentaire), offre un contexte qui met en lumière non seulement les Israéliens, mais aussi l’empire, les Britanniques, ceux qui perpétuent ce colonialisme, le récit des origines. Dès les premières images, il détruit et déconstruit l’un des mensonges les plus fondamentaux du sionisme : l’idée d’une terre sans peuple et d’un peuple sans terre, l’inexistence de la Palestine.
Le mandat britannique… Il y avait un peuple autochtone qui vivait sur ces terres depuis des centaines, voire des milliers d’années. Et ce film le montre. Ce que j’essaie de dire, c’est de relier cela à cette notion d’objectivité. Après tout, c’est un film, n’est-ce pas ? Et il est basé sur la vérité. Il n’est pas objectif au sens où on l’attend du journalisme. Mais ce manque de contexte, Chris, tu le sais mieux que quiconque, car, pour le meilleur ou pour le pire – et je le dis avec une pointe d’ironie –, tu es un homme blanc.
Chris Hedges : Oui.
Ahmed Eldin : Et tu sais que ce vernis d’objectivité a été créé à une époque où les hommes blancs dictaient non seulement ce qu’est le journalisme, mais aussi quelles histoires méritaient d’être racontées et de quelle manière.
Oui, enfin, je pense que ce n’est pas surprenant, maintenant qu’Internet a été créé pour être un village global. Bien sûr, nous vivons désormais dans des sphères cloisonnées, où ce que je publie ne concerne en réalité que ma communauté. Mais tout cela mis à part, il y a eu le Printemps arabe, comme tu le sais, qui se déroulait au début de ma carrière.
Et cette démocratisation des médias, cette décentralisation qui commençait alors à se produire, nous a ouvert un champ des possibles infini. Pourquoi ? Parce que nous savons que c’est une voie qui nous permet de commencer à apporter le contexte si indispensable en Palestine et en Israël, concernant ce génocide et ce récit de nettoyage ethnique, et de reformuler ce discours. Il existe d’innombrables récits qui reposent sur notre omission du contexte afin de perpétuer le cycle d’un langage et d’une vérité manipulés.
Et j’ai constaté cela à maintes reprises dans certains médias que je considérais auparavant comme des références. C’est tout simplement alarmant. Et j’apprécie particulièrement, si je peux me permettre, votre lucidité quant au fait que les personnes qui travaillent pour ces organisations, qui fabriquent le consentement, savent parfaitement ce qui se passe.
Chris Hedges : Ils sont très cyniques.
Ahmed Eldin : Ils sont très cyniques et agissent ainsi pour mille raisons. Mais, vous savez, Clarissa Ward… et je tiens à préciser que je n’en parle généralement pas, mais quand je critique certains de ses reportages, car elle a la responsabilité et le devoir, compte tenu de sa tribune, de rapporter les faits correctement et de présenter les choses de manière à informer le public plutôt que de dissimuler ou de semer la confusion… Elle m’a contacté par messages privés, se justifiant paragraphe après paragraphe : « Je comprends que vous soyez offensé ou en désaccord avec mes articles, mais vous ne pouvez pas me traiter de propagandiste. » Je me suis dit : « Est-ce qu’elle devrait me dire ça à moi ou à son psy ?» Et je le dis sans aucune considération, vraiment…
Chris Hedges : Vous devriez expliquer ce qu’elle a fait. Vous pouvez le faire brièvement.
Ahmed Eldin : Eh bien, je parle de plusieurs choses.
Chris Hedges : Eh bien, elle a fait le gros coup en Syrie, je veux dire, il n’y a aucune excuse, c’était mis en scène.
Ahmed Eldin : Mais écoutez, écoutez, ce qu’elle… Je ne veux pas que ça tourne autour d’elle, même si je suppose que c’est inutile maintenant puisque je l’ai déjà dit, mais il y a un aspect du journalisme actuel qui est tellement performatif, tellement axé sur les prix, tellement axé sur la perception, qu’il en oublie la réalité.
Il néglige, sciemment, la réalité du terrain. Et si l’on remonte aux origines du journalisme, il n’est pas nécessaire d’avoir fait l’école de journalisme de l’université Columbia pour savoir que le journalisme consiste avant tout à informer le public sur la base de faits, sur la base de sources primaires. Et c’est pourquoi votre travail, lorsque vous le documentez, pour moi en tant que Palestinien, pour moi en tant que journaliste, j’ai regardé cela, et ce n’est pas une tentative de ma part de vous complimenter. C’est triste à dire, mais votre travail est rare car vous allez à la source, vous rencontrez le Hamas, vous les interviewez. Pourquoi ? Parce que nous voulons comprendre comment ils en sont arrivés là. Quelles sont leurs véritables motivations ?
Il ne s’agit pas de les glorifier. Il ne s’agit pas de les exonérer, de les protéger ou de les mettre à l’abri des critiques et des responsabilités, comme le font les grands médias pour Israël. Non, exigeons des comptes. Mais pourquoi ne pas les comprendre ?
Parce qu’ils ne veulent pas que le public comprenne ce qui s’est passé le 7 octobre, ce qui s’est passé en 1967, ce qui s’est passé en 1948… Et c’est pourquoi le film Palestine 36 est si important. J’aimerais beaucoup que vous participiez à mon podcast pour me faire part de vos impressions sur ce film. C’est pourquoi Palestine 36, et tant d’autres projets d’artistes palestiniens, sont si essentiels : ils nous obligent à affronter le contexte et l’histoire, et à déconstruire le récit mensonger qu’ils ont partagé avec le monde.
Chris Hedges : Et pourtant, en même temps, nous assistons à cette campagne massive d’effacement, effacement des institutions culturelles, vous savez, effacement physique des médecins, des journalistes, des intellectuels, des poètes, décapitation de la société civile…
Ahmed Eldin : Eh bien, je me demande ce que cela révèle.
Chris Hedges : Destruction de toutes les universités et, probablement à ce stade, de toutes les écoles. Et c’est désespéré, et le simple fait de parler de Gaza elle-même, avec 90 % des bâtiments détruits, est éloquent. Israël a déjà saisi la moitié de Gaza. Quand je suis allé sur place deux ou trois semaines après le génocide, et [Joe] Sacco et moi sommes âgés, nous ne voulons plus faire ce genre de choses. C’est douloureux. C’est horrible.
Mais Joe, après avoir écrit « Footnotes in Gaza », qui est, je pense, l’un des plus grands livres sur Gaza, il a passé six ans sur ce livre. Et il m’a appelé et m’a dit : « Il faut qu’on fasse un livre sur le génocide. » Et c’est… enfin, je parle tout le temps à Joe. Il faut qu’il arrête. Il faut que j’arrête. Mais c’est une façon d’agir, c’est ce qu’on fait, c’est ce qui nous motive : on ne les laissera pas effacer ces histoires. On ne peut pas. On ne peut pas les laisser effacer l’histoire, la culture, les voix, les expériences, parce que c’est le but de tous les projets génocidaires.
Ahmed Eldin : Exactement, exactement. Non, et c’est pourquoi, en enseignant en Italie à l’Université de Bari, un cours sur l’art de raconter des histoires, je comprends très viscéralement, très intimement, que c’est une chose de les laisser nous effacer physiquement, mais que lorsqu’on les laisse effacer nos souvenirs, effacer notre culture, ils ont déjà essayé de voler non seulement notre terre, mais aussi notre culture.
Et je crois que ce que je veux dire, c’est que ça ne me dérange pas qu’on me catalogue ou qu’on dise : « Ce n’est pas un journaliste, c’est un militant », parce que j’ai un point de vue. Vous savez, si on analyse la définition d’un activiste, c’est quelqu’un qui milite pour un changement social. Les journalistes, eux, militent peut-être en demandant des comptes aux puissants, en rapportant les faits et en les contextualisant.
J’évoque ce sujet car j’ai l’impression qu’il est actuellement utilisé, sans succès, pour tenter de me discréditer. Voire de vous discréditer.
Chris Hedges : Ils l’ont fait en Australie. J’étais invité à une émission de la chaîne ABC et ils ont commencé par ça. Je donnais la conférence Edward-Said : « Comment peut-on être sponsorisé ? Êtes-vous un militant ou un journaliste ? » Mais en réalité, tout journaliste est un militant, absolument tous, car l’objectif est d’avoir un impact. Si vous êtes journaliste… J’ai couvert la guerre en Bosnie, comment pouvez-vous couvrir Srebrenica, que j’ai également couverte, et ne pas vouloir que les assassins soient tenus responsables ? Comment pouvez-vous couvrir le génocide et ne pas vouloir…
Pourquoi, alors que dans de nombreux cas, comme dans le mien, écrire ces articles implique de prendre d’énormes risques ? C’est parce que nous ne voulons pas que les victimes du massacre soient oubliées et que nous voulons que les assassins soient tenus responsables. Parallèlement, la presse traditionnelle est aussi un vecteur de militantisme : en renforçant le discours dominant, elle consolide le système de contrôle. Je connais des journalistes du New York Times qui n’ont jamais quitté leur bureau pendant trente ans ; ils ne faisaient que réécrire des articles et ils ont reçu bien plus de prix que vous et moi en journalisme. De fait, chaque journaliste, par nature, parce qu’il influence la perception, est un militant, nous tous.
Ahmed Eldin
C’est ça, raconter des histoires. C’est le sujet de mon cours. On raconte des histoires, car le journalisme est un métier de conteur. C’est le fondement de la profession, avec un but, pas forcément politique, mais comme vous l’avez dit, on veut susciter un changement, une évolution, même si c’est quelque chose d’aussi simple que la responsabilisation.
Faire comme si nous, journalistes, n’apportions pas nos expériences vécues, nos compétences… Vous savez, si je suis une femme, si vous êtes un homme et que nous nous rendons sur une scène de crime où il y a eu un viol, nous remarquerons peut-être des choses différentes simplement à cause de notre genre, à cause de notre conditionnement social. Et c’est normal. Pourquoi faire semblant…
Chris Hedges : J’ai appris cela à Gaza, notamment, et j’ai étudié l’arabe, comme vous le savez. J’ai vécu, au final, des mois entiers à Gaza. Mais j’ai compris qu’en tant qu’Américain, en tant qu’homme blanc, et avec les privilèges que cela implique, le privilège est une forme d’aveuglement. J’ai fait tout mon possible pour voir, pour atténuer cet aveuglement, mais j’ai toujours su que je ne pourrais jamais combler ce fossé. Parce que j’avais un passeport, je pouvais partir, je travaillais pour le New York Times.
Et si vous êtes conscient de cet aveuglement et que vous l’acceptez, alors vous pouvez nouer de véritables relations avec les personnes dont vous parlez et vous pouvez aussi leur permettre d’avoir une sorte d’autocorrection, une autocorrection constante. Je ne saurai donc jamais vraiment ce que c’est que d’être Palestinien à Gaza, malgré tous mes efforts. Et je ne prétends pas le contraire.
Ahmed Eldin : Bien sûr.
Chris Hedges : Mais en même temps, nous devons nous efforcer de dissiper cet aveuglement autant que possible. C’est d’ailleurs toute la force du Roi Lear : il ne voit clair que lorsqu’il est nu sur la lande.
Ahmed Eldin : Oui. Eh bien, je pense que beaucoup de gens se sentent assez vulnérables ces temps-ci, du moins je l’espère. Et honnêtement, si je peux me permettre, vous parlez avec humilité, comme vous venez de le dire. La vérité, c’est que je suis Palestinien. J’ai grandi dans le monde arabe. Mes deux parents sont partis en 1948 et 1967, mais même moi, je ne peux pas comprendre ce que c’est que d’être Palestinien à Gaza. Alors, même moi, j’ai un privilège, un privilège relatif comparé au vôtre.
Vous savez, il y a longtemps, quand je suis arrivé à Columbia, on m’a inculqué l’objectivité, le point de vue extérieur. Et je suppose que, intuitivement, de par mon privilège, étant né ici et là, et ayant déménagé d’Égypte en Autriche à une époque où Jörg Haider, un néonazi, était déjà au pouvoir et où le fascisme était bien présent, bien avant l’arrivée de Trump sur la scène politique américaine.
J’ai grandi en Californie, donc exposé à la culture hippie des années 60, mais j’ai aussi grandi en Égypte, puis au Koweït. Toutes ces expériences de vie ont façonné ma compréhension du monde, ma capacité à passer d’une situation à l’autre…
Ainsi, très jeune, j’ai compris que le journalisme, le public, ont besoin de transparence et de responsabilité. Vous venez d’ailleurs de l’illustrer brillamment : les limites de votre capacité à enquêter. En être conscient, comme vous l’avez dit (je ne fais que traduire), vous rend plus efficace, vos sources plus fiables et votre travail plus percutant.
Et pourquoi faire du journalisme si c’est pour maintenir le statu quo ? Le but n’est-il pas de faire bouger les choses ?
Chris Hedges : Eh bien, c’est ce qu’a dit Amira Hass. Je veux dire, voilà un modèle formidable. J’adore le livre de Fisk.
Ahmed Eldin : Elle est incroyable.
Chris Hedges : Oui. Et Fisk était un ami, et je l’admire énormément. Je pense que son livre, La Grande Guerre pour la civilisation, est probablement le meilleur ouvrage sur le Moyen-Orient moderne. Mais il commence son livre en citant Amira Hass. Quel est le rôle d’un journaliste ? C’est de demander des comptes aux puissants. C’est le rôle d’un vrai journaliste. Et c’est ce que font, bien sûr, nos collègues palestiniens.
Ahmed Eldin : Et c’est pourquoi ils sont si dangereux.
Chris Hedges : Et c’est pourquoi ils sont si dangereux.
Ahmed Eldin : Ils demandent des comptes aux puissants dans le contexte israélo-palestinien. Mais ils le sont aussi parce que, comme nous le savons, la Palestine est devenue, en quelque sorte, le dernier bastion du colonialisme, ou appelez ça comme vous voulez, un test décisif. Je veux dire, ils contestent le pouvoir à sa source même.
Parce qu’une fois qu’on voit ce que… Vous savez, nous autres… C’est comme quand ils ont essayé d’interdire TikTok. C’est comme ces réactions instinctives. Ce qui me convainc qu’il y a peut-être un espoir de justice pour les Palestiniens et pour nous tous qui vivons sous ces systèmes d’oppression, c’est ce désespoir qui règne aujourd’hui. Des gens, des gens fortunés, essaient de racheter…
Chris Hedges : CBS ! On devrait se réjouir, Bari Weiss va tout détruire…
Ahmed Eldin : Disney, Hulu, CBS… et vous avez entendu ce qu’elle a dit ? Qui est cette femme ? Qui est cette femme à la tête de CBS ?
Chris Hedges : Bari Weiss. Pardon. Je voulais dire… Non, non, vous avez raison, la directrice de l’information.
Ahmed Eldin : Oui, vous avez raison. Bari Weiss a déclaré, il me semble, il y a quelques jours, qu’elle voulait redéfinir les normes du journalisme américain, ce qui est critiquable et ce qui ne l’est pas. Je veux dire, c’est juste que même cette autre femme, [la rédactrice principale des discours du président Barack Obama] Sarah Hurwitz, elle n’est pas journaliste, ce qui se dit, ce qui sort de la bouche de ces gens et la façon dont cela ne tire pas la sonnette d’alarme, malgré les proportions épiques de ce que c’est, je veux dire, la consolidation du pouvoir, Disney, Hulu, est-ce que les gens ne le voient pas ?
Chris Hedges : Mais ça ne marchera pas.
Ahmed Eldin : J’espère que vous avez raison.
Chris Hedges : Non, je vais vous dire. [Recep Tayyip] Erdoğan a essayé la même chose en Turquie. Exactement. J’ai travaillé en Turquie, et la Turquie avait une très bonne presse, Hürriyet. Je connais les rédacteurs en exil en Allemagne. Et personne ne lit Hürriyet, tout le monde écoute les podcasts des exilés en Allemagne. Je veux dire, Bari Weiss n’est pas une menace, c’est une idiote, une propagandiste, son site regorge de désinformation et de théories du complot, et de toute façon, personne n’a confiance en CBS et ces institutions. Mais je pense que vous avez raison. Cela montre leur désespoir absolu.
Ahmed Eldin : Et vous m’avez parlé de Mohammed El-Kurd.
Chris Hedges : Oui, il est formidable, incroyable.
Ahmed Eldin : Écoutez Chris, je vous le dis, ça fait des décennies que je lis vos écrits, sans vouloir nous vieillir. Mais vous savez, quand je vois des gens comme Mohammed El-Kurd sur CNN ou d’autres chaînes, comme en 2021, je me dis que, même si je ne jouais pas consciemment un jeu, j’ai toujours dû, comme vous l’avez dit, faire preuve de discernement.
Si j’avais respecté mon intégrité et ma vérité, j’aurais été banni du journalisme depuis longtemps. Alors, j’ai toujours été stratégique quant au moment, au lieu et à la manière dont je critiquais le pouvoir de façon directe. Et c’est un aveu dont je ne suis pas fier. Mais ensuite, quand j’ai vu Mohammed démolir leurs questions paresseuses, obscènes, trompeuses et malavisées, et la façon dont il l’a fait, je me suis dit : « Mais qu’est-ce que c’est que ce type ? » Il avait 22 ou 21 ans.
Il a été déplacé de chez lui, à Sheikh Jarrah. Je veux dire, ce sont des gens comme lui et des gens comme vous, l’ancienne garde, la nouvelle garde, peu importe comment on les appelle, je pense que c’est dans cette direction que nous devons orienter notre profession. Et j’imagine, j’espère que vous avez raison, que ça ne marchera pas, mais c’est révélateur de voir à quel point ils essaient désespérément de… je ne sais pas quel est le mot juste pour décrire ce qui se passe avec les médias américains.
Je veux dire, tout comme les institutions universitaires américaines, c’est comme… comment dire… quand on capitule ? La façon dont elles ont capitulé face au pouvoir sous toutes ses formes et à toutes ses sources, pas seulement la Maison Blanche, mais je veux dire, je ne sais pas qui tire les ficelles, mais je suis sûr que vous comprenez. Quand je regarde Tucker Carlson interviewer des gens, enfin, j’ai pas mal d’avis sur lui, mais quand je le vois demander des comptes aux puissants avec des questions directes et factuelles, c’est frappant et étrange, surtout sur la question palestinienne, bien sûr, mais aussi sur beaucoup d’autres sujets. Je me dis : « Mon Dieu, il paraît tellement bon parce que tous les autres sont tellement mauvais. » Je ne sais pas si c’est une impression que je suis le seul à avoir.
Chris Hedges : Eh bien, parce que les grands médias ne parlent plus du tout du pouvoir. La dernière émission nationale qui traitait sérieusement de ce sujet était celle de Bill Moyers. Ils ont réduit son émission à une demi-heure, puis ils ont coupé les vivres et il a dû se débrouiller seul, avant que l’émission ne disparaisse.
Ainsi, à ce refus de couvrir la réalité du génocide s’ajoute un refus de couvrir la réalité du pouvoir des entreprises et des oligarques, dont elles dépendent pour leurs recettes publicitaires. Et je pense que même si les gens ne comprennent pas exactement ce qui est passé sous silence – car le mensonge par omission reste un mensonge –, ils savent qu’on leur ment. Ils savent qu’ils n’ont pas tort et que le génocide fait partie intégrante de ce système.
Ahmed Eldin : Et ils cherchent, même aux États-Unis… Les gens écoutent des podcasts, mais je pense qu’une des raisons de la défaite de Kamala Harris – et il y en a beaucoup d’autres – tient aussi au fait que, comme pour les podcasts, c’est un tout nouveau monde : les gens sont prêts à consacrer leur temps et leur attention à la recherche d’informations et de connaissances.
Et je sais que ce ne sont pas les grands médias. Je connais beaucoup de gens qui suivent des personnalités comme vous. Et j’espère que cela nous mènera vers un changement possible. Je veux dire, si on regarde tout ça… Je ne suis pas économiste, mais je n’ignore pas que depuis mes 20 ans, et maintenant que j’en ai 40, l’Amérique, la classe moyenne et la condition masculine…
On le ressent maintenant. Ce n’est pas seulement dans les statistiques. On le ressent dans le tissu social et sa désagrégation. Pas seulement entre l’Est et l’Ouest. Je le ressens quand je voyage dans le Tennessee, l’Idaho et le Midwest américain. Et oui, c’est inquiétant, car il y a une convergence de facteurs : la consolidation du pouvoir, cette approche fasciste de la gouvernance, la peur et le maccarthysme. Je n’étais pas né à cette époque, mais mon père vivait à Berkeley.
Il était étudiant puis professeur à l’UC Berkeley et il m’expliquait ce que c’était. Avant même que l’histoire ne l’aborde, avant que je ne l’apprenne à l’école. Et je pense que c’est un avertissement pour nous tous, car à bien des égards, la façon dont ils s’en prennent aux gens au Royaume-Uni et aux États-Unis est encore pire.
Chris Hedges : Oui, Ellen Schrecker, vous connaissez ses travaux ? C’est une grande spécialiste du maccarthysme. Elle est excellente. Elle a soulevé un point qui me semble pertinent. Et elle a dit que c’est pire que le maccarthysme, parce que sous le maccarthysme, ils sont arrivés avec les listes noires et les doyens ont viré tout le monde, y compris, ce que j’ignorais avant de lire son livre, dans les lycées. Et ensuite, ils ne trouvaient plus de travail. Maintenant, ils s’emparent des institutions. Voilà la différence.
Ahmed Eldin : Ils font les deux.
Chris Hedges : Ils font les deux. Bien sûr qu’ils ont une liste noire. Mais maintenant, ils s’emparent des institutions et ces dernières ont capitulé d’avance. C’est comme : « J’ai fait Harvard, tu as fait Columbia. » L’idée que ces endroits soient des bastions de l’antisémitisme est absurde, et pourtant, parce qu’ils étaient des cinquièmes colonnes, tous les conseils d’administration, ils voulaient tous détruire leurs propres institutions, les milliardaires qui les dirigent.
Alors oui, on a un problème, et c’est ridicule. Tu sais, je sais. Et donc, ils ont donné les balles à leurs propres bourreaux.
Ahmed Eldin : Puisque vous évoquez les milliardaires, parlons un peu d’Elon Musk. Je venais justement d’arriver ici. En passant, j’ai vu plusieurs graffitis qui disaient : « À bas les riches ! À bas les riches !» Je ne suis pas là pour prôner le bouleversement social et la révolution en soi, mais quand des gens comme Elon Musk ressentent le besoin de répéter sans cesse que l’empathie est une faiblesse, je ne sais pas si l’on se rend compte des dégâts que cela peut causer à la masculinité aux États-Unis.
Il y a, je crois – et je déteste le formuler ainsi car c’est un peu simpliste –, une crise de la masculinité aux États-Unis, et on pourrait même dire à l’échelle mondiale. Je comptais d’ailleurs réaliser une série documentaire sur ce sujet. Ce que je veux dire, c’est que toutes ces normes traditionnelles de la masculinité, face à l’évolution du marché du travail et à l’automatisation, sont remises en question. Il existe des arguments très convaincants expliquant pourquoi beaucoup d’hommes américains se tournent vers le mouvement MAGA, car il leur offre un point d’ancrage. Cela leur donne l’impression d’être des hommes, même s’ils ne peuvent pas faire toutes ces choses que les hommes américains faisaient traditionnellement. Et si je dis tout cela, c’est parce que si cette idée que l’empathie est une faiblesse devient une vérité dominante en Amérique, compte tenu de la structure de notre société, de l’évolution du monde et de la trajectoire que nous suivons tous, il sera très difficile pour l’Amérique de rester pertinente, de prospérer et pour les familles américaines de s’épanouir.
D’ailleurs, face à cette idée que l’empathie est une faiblesse, on se demande pourquoi le journalisme en souffre. Eh bien, pour moi, le journalisme repose sur l’empathie. En tant que journaliste, lorsque je fais un reportage, comme vous l’avez mentionné à propos de Gaza, où que je sois, même à Porto Rico, et que la destruction est due à un ouragan plutôt qu’au régime d’apartheid, je dois essayer de me mettre à la place des gens. C’est la base de l’empathie. Si je ne fais pas preuve d’empathie en tant que journaliste, à quoi bon ? Je vais simplement décrire la scène d’un ton autoritaire…
Chris Hedges : Oui, il y a un ouvrage en deux volumes, vous savez, *Fantasmes masculins* de Klaus Theweleit. C’est une étude du fascisme, et… il soutient, je crois, que la racine du fascisme est l’hypermasculinité. Il commence par la République de Weimar et la dépossession de la classe ouvrière masculine. Cette perte de pouvoir fait traditionnellement partie de l’identité masculine. Et l’adhésion à un mouvement fasciste comporte, bien sûr, une dimension de vengeance.
Mais comme vous l’avez souligné, le fascisme inculque aussi tous les pires aspects de la masculinité traditionnelle : la violence, le manque d’empathie, le manque de bienveillance.
Ahmed Eldin : Exactement. Je le ressens, je le vois, c’est palpable. Mes cousins américains, enfants de la troisième culture, bien sûr, mais surtout mes jeunes cousins, ils suivent… comment s’appelle ce type, le chauve en Roumanie ? J’ai oublié son nom… oui, Tate, Andrew Tate. Bravo. Vous savez, la façon dont ils les admirent… mes étudiants, certains d’entre eux les admirent parce qu’ils leur parlent, vous voyez ?
Et c’est inquiétant. Enfin, il y a beaucoup de choses qui nous inquiètent tous, je suppose. Mais je veux croire en la jeunesse. J’ai prononcé un discours là-bas où je les ai encouragés, car ils me donnent de l’espoir. Mais je m’inquiète de la façon dont cette vulnérabilité, faute d’une meilleure expression, cette fragilité de l’ego masculin que vous décrivez dans ce livre, et son lien avec le pouvoir et l’estime de soi, je crains que des gens comme Elon Musk et d’autres puissent manipuler cette partie de notre communauté pour la rendre passive, voire violente, non seulement physiquement, mais aussi économiquement, et la soutenir, car c’est ce qui se passe en Amérique.
Les gens meurent de faim. Je ne sais pas si les gens le savent, mais j’ai été consterné d’apprendre que, je crois que c’est 60 % (à vérifier), 60 % des familles américaines se retrouvent face à une facture d’hôpital inattendue de 400 dollars.
Chris Hedges : Oui, c’est exact. Elles ne peuvent pas payer.
Ahmed Eldin : Et vous me dites que c’est le pays de la liberté, la patrie des braves, le pays des opportunités ? Quelles opportunités ? Ces gens cumulent deux emplois et ils trouvent ça dingue.
Chris Hedges : Nous interviewons donc Ahmed Eldin, journaliste palestinien qui écrit, parle et documente le génocide depuis ses débuts.
Alors, pourquoi êtes-vous ici ? Pourquoi est-ce important ? Nous étions tous les deux à Gênes, et maintenant nous sommes à Rome.
Ahmed Eldin : D’abord, je suis ici simplement pour me sentir connecté à d’autres personnes qui partagent mes idées, qui ont un esprit critique, qui refusent qu’on leur mente, qui refusent de mentir à leurs familles, à leurs amis et à elles-mêmes. C’est la vraie raison de ma présence. J’ai besoin de ce lien pour continuer. Une autre raison, peut-être plus importante encore, c’est que lorsque je suis arrivé à Bari pour enseigner, j’ai été surpris de voir comment les gens, en particulier les jeunes qui avaient toujours vécu dans les Pouilles, faisaient le lien entre les événements. Et nous établissons ces liens, non pas parce qu’ils sont journalistes, ni parce qu’ils se sentent marginalisés. Ils ressentent une dissonance cognitive, un sentiment de déconnexion. Ils reconnaissent les schémas comportementaux qui ne les épanouissent pas, qui ne les élèvent pas, qui ne leur permettent pas de se sentir connectés à eux-mêmes ni à leur société.
Et puis, à cela s’ajoute le fait qu’ils observent ce déferlement sur les réseaux sociaux, simplement parce qu’ils vous suivent, me suivent ou suivent quelqu’un qui me suit. Une fois qu’on a vu ça, on ne peut plus l’oublier. C’est peut-être une formule accrocheuse, mais réfléchissez-y. On pourrait dire que ce sont des gens perdus.
Ils cherchent un sens à leur vie. Ils cherchent à comprendre, Chris, quel est le sens de la vie humaine ? Vous le savez mieux que quiconque, notamment grâce à vos reportages de guerre. Une grande partie des guerres et de l’oppression consiste à déposséder les gens de leur identité et de leur appartenance, à effacer leur histoire, leur culture, leur terre. Je pense que les gens sont en Italie pour de nombreuses raisons : l’histoire du fascisme, la mafia, et bien d’autres choses encore, sans oublier la réalité économique actuelle.
En Palestine, en Italie, les gens sont prêts à affronter la réalité du capitalisme débridé, du pouvoir, de la collusion entre tous ces éléments, et même la violation de nos droits ; tout est lié. Je ne sais pas si c’est une impression personnelle, surtout comparée à d’autres pays européens comme l’Espagne ou la Belgique, mais ici, en Italie, je ressens quelque chose de palpable avec les travailleurs syndiqués : une camaraderie, comme s’ils n’avaient plus grand-chose à perdre et qu’ils étaient donc prêts à s’investir davantage.
Ils sont prêts à croire et à rêver plus grand. Et dans des moments comme celui-ci, où mon peuple est effacé et où mes collègues journalistes des médias où j’ai travaillé — HBO, Vice, New York Times, PBS — je n’ai pas seulement perdu des amis, j’ai perdu le respect que je portais à ces institutions, à des communautés entières auxquelles je pensais appartenir.
Mais il y a aussi des lueurs d’espoir, comme le fait de pouvoir te rencontrer en personne, toi que j’admire depuis longtemps, et d’échanger avec les gens ici. Cela me donne l’espoir qu’il y a de l’espoir, qu’il y a un avenir, non seulement pour la Palestine, mais aussi pour le journalisme et pour nous tous.
Chris Hedges : Super, merci.
Article original en anglais sur The Chris Hedges Report / Traduction MR