Partager la publication "Acheter la paix, vendre Gaza : le « Conseil de la paix » de Trump et la marchandisation des ruines"
Ranjan Solomon, 24 janvier 2026. – Le discours sur la paix a rarement sonné aussi creux que dans le projet de charte du « Conseil de la paix pour Gaza » proposé par Donald Trump. Diffusé discrètement dans près de soixante pays et assorti d’une demande pouvant atteindre un milliard de dollars pour une adhésion prolongée, ce projet vide la paix de son sens moral et la réduit à une simple transaction financière. Ce qui est offert au monde, ce n’est ni la fin des souffrances, ni la justice après la dévastation, mais un projet de gestion à long terme d’une terre et d’un peuple dévastés.

Gaza, 18 janvier 2026. Photo Sameh Ahmed sur X.
Gaza aujourd’hui ne sort pas du conflit ; elle en subit encore les conséquences. Des quartiers entiers ont été rayés de la carte, des civils déplacés en masse, la famine s’aggrave et des accusations de crimes internationaux planent sur les ruines. Toute discussion sérieuse sur l’avenir de Gaza devrait commencer par un cessez-le-feu, la mise en place de procédures de reddition de comptes et le rétablissement de l’autonomie politique palestinienne. Le Conseil de Trump, lui, commence ailleurs. Tout commence par l’argent, l’autorité et le contrôle.
La structure de la proposition est révélatrice. L’adhésion est hiérarchisée selon la contribution financière. Les mandats ne sont renouvelables ni par un examen collectif ni par un mandat international, mais à la discrétion d’un président. Les Palestiniens ne sont ni mentionnés comme partenaires, ni comme décideurs, ni même comme participants officiels. Gaza est présentée comme un espace à stabiliser, à administrer et à reconstruire, mais jamais comme une société ayant le droit de déterminer son propre avenir. Il s’agit d’une gouvernance sans consentement, d’une autorité sans responsabilité et d’une paix sans peuple.

Le plan colonial Trump pour Gaza : • Jaune : zones résidentielles • Vert : agriculture et jardins • Brun : complexes industriels • Violet : infrastructures touristiques • Gris : aéroport • Bleu : port maritime • Orange : terminal de passage/frontière
L’exigence d’une contribution d’un milliard de dollars n’est pas anodine. Elle indique qu’il ne s’agit pas d’un mécanisme humanitaire à court terme, mais d’une entreprise de longue haleine. Contrats de reconstruction, dispositifs de sécurité, corridors d’infrastructures, ports, systèmes de surveillance et accès aux ressources : tout cela se cache sous le vernis du langage poli de la charte. La destruction devient une opportunité. La souffrance devient un levier. La paix devient un bilan comptable. Ce qui est proposé, c’est du capitalisme du désastre, déguisé en bienveillance internationale.
Ce que la charte omet est tout aussi frappant. Il n’existe aucun fondement en droit international, aucune référence à la Quatrième Convention de Genève, aucune reconnaissance des résolutions de l’Assemblée générale des Nations Unies affirmant l’autodétermination du peuple palestinien, aucune déférence envers la Cour internationale de Justice ou ses mesures conservatoires. Le Conseil de sécurité des Nations Unies est remarquablement absent. Cette omission est délibérée. Un cadre onusien imposerait des obligations juridiques, la transparence et des limites au pouvoir. Le conseil d’administration de Trump cherche à s’affranchir de ces trois contraintes.
En contournant le système des Nations Unies, Washington ne se contente pas de rationaliser sa diplomatie ; elle s’isole, ainsi que ses partenaires, de tout examen. Ce conseil crée une structure parallèle : mondiale par son financement, restreinte par son contrôle et opaque quant à ses responsabilités. En cas d’échec politique, la responsabilité peut être diluée. En cas de succès commercial, le crédit et l’influence restent précieusement conservés.
La liste d’invitations internationale renforce la supercherie. Des dizaines de pays sont invités à participer non pas comme artisans égaux de la paix, mais comme financiers et complices de la légitimation. Les États arabes, en particulier, se trouvent à la croisée des chemins moraux. Financer un conseil qui exclut les Palestiniens et reporte la souveraineté n’est pas un acte de neutralité ; c’est une collaboration à l’effacement politique. Signer des chèques alors que Gaza est privée d’autonomie ne restaure pas la dignité ; cela officialise la dépossession.

Au 21 janvier 2026 : à gauche les pays prêts à payer un milliard de dollars pour rejoindre le « Conseil de la Paix », à gauche ceux qui ont refusé. Liste non stabilisée.
Pour les pays du Sud, les implications dépassent largement le cadre palestinien. Ce modèle crée un précédent : des territoires dévastés peuvent être internationalisés sans consentement, gérés par des conseils d’administration d’élite et financés par beaucoup, mais contrôlés par quelques-uns. Il s’agit d’une répétition générale pour de futures interventions où le droit est contraignant, la démocratie retardée et les marchés plus rapides que les droits.
L’histoire n’offre aucun réconfort en la matière. De l’Irak à l’Afghanistan, d’Haïti au Kosovo, les accords post-conflit gérés de l’extérieur ont promis la stabilité et engendré la dépendance. Le sort proposé à Gaza est encore plus sombre : une situation d’attente indéfinie où l’occupation se mue en administration, la responsabilité s’évapore et la souveraineté est perpétuellement reportée. Un lieu ni libre ni officiellement occupé, gouverné par des comités plutôt que par des citoyens.
Le plus grand danger du Conseil de la Paix réside dans son aléa moral. En dissociant reconstruction et responsabilité, il enseigne au monde que la destruction massive peut être condamnée par la rhétorique et récompensée par la pratique. En reconstruisant sans réparation, il prépare le terrain pour que cela se reproduise. Une stabilité imposée sans justice ne met pas fin à la violence ; elle la réorganise.
Une paix véritable à Gaza ne peut être achetée, présidée ni externalisée. Elle commence par un cessez-le-feu immédiat et permanent, un accès humanitaire sans restriction et la levée d’un siège qui a pris en otage toute une population. Elle exige que les crimes commis soient tenus responsables, et non une amnistie par le biais de la bureaucratie. Elle requiert un leadership palestinien pour la reconstruction de la vie palestinienne, appuyé par le droit international et non par le bon vouloir d’une puissance étrangère.
Refuser le conseil d’administration de Trump n’est pas de l’obstructionnisme. C’est la réponse éthique minimale à une proposition contraire à l’éthique. Les États qui recherchent véritablement la paix doivent refuser de participer à des systèmes qui monétisent la souffrance et insister sur des processus juridiques, menés par l’ONU et fondés sur l’autodétermination. Tout autre choix n’est pas de la construction de la paix. C’est de l’effacement de la mémoire, administré avec politesse et généreusement financé.
Gaza n’a pas besoin d’un conseil d’administration. Elle n’a pas besoin d’un président qui décide de son avenir en termes de ressources renouvelables. Elle a besoin de justice, de souveraineté et de restauration de la dignité humaine – des choses qui ne peuvent être achetées pour un milliard de dollars.
Article original en anglais sur Middle East Monitor / Traduction MR