Témoignages de Gazaouis : La survie qui s’organise au jour le jour dans l’enfer de Gaza – partie 618 / 05.01 – Un plan israélien de démantelement méthodique

Brigitte Challande, 6 janvier 2026. Une texte envoyé le 5 janvier par Abu Amir, terriblement lucide : “De la mentalité de l’anéantissement à l’ingénierie du vide à Gaza”.

« Ce qui se déroule aujourd’hui entre Benjamin Netanyahou et le Hamas ne peut être compris s’il est lu avec la mentalité des cycles précédents, selon la logique des guerres limitées qu’a connues la bande de Gaza au cours des dernières années. Le paysage a radicalement changé, et l’esprit qui dirige la décision à Tel-Aviv est passé de la question de la dissuasion à celle de l’élimination, de la gestion du conflit à la tentative de le clore comme un dossier historique ouvert depuis des décennies. Netanyahou ne considère plus Gaza comme un champ d’affrontement temporaire ni comme un front nécessitant un rééquilibrage. Il la traite comme le dernier nœud qu’il faut défaire par la force, quel qu’en soit le prix. Dès lors, la décision au sein de son gouvernement ne porte plus sur le fait de savoir si Israël frappera, mais sur le moment optimal, la méthode la plus appropriée : quand la couverture internationale permettra de commettre ce qui le sera, sans qu’Israël ne devienne un accusé permanent devant les tribunaux et dans la conscience mondiale.

Lorsque les fuites de la chaîne Kan ont été rendues publiques, certains y ont vu un message de pression à des fins de négociation. Mais une lecture plus profonde révèle qu’il s’agissait d’une déclaration d’intentions explicite, d’un avertissement préalable qui ne vise pas à contraindre le Hamas à remettre ses armes, car Israël sait d’avance que cela n’arrivera pas, mais à construire un récit juridique destiné au monde, affirmant que tout ce qui suivra n’était pas un choix politique, mais une nécessité sécuritaire imposée par les faits. Comme si Tel-Aviv disait : nous avons donné une chance, et maintenant nous agissons parce que nous y avons été contraints.

Dans ce contexte, le refus israélien de toute présence internationale réelle à Gaza devient compréhensible et logique de son point de vue. Les États, les forces internationales et les observateurs onusiens ne représentent pas seulement une présence symbolique : ils constituent des contraintes juridiques et morales, ainsi que des témoins vivants de ce qui se passe. Or c’est précisément ce qu’Israël ne veut pas à l’étape suivante, cherchant une liberté d’action sans caméras effectives, sans rapports contraignants et sans lignes rouges susceptibles d’entraver une destruction totale.

[VIDEO : Le journaliste Hani Mahmoud explique qu’Israël déplace la soi-disant « ligne jaune » pour s’approprier des terres supplémentaires dans la bande de Gaza, comprimant encore davantage les Palestiniens dans une zone toujours plus réduite.]

L’acceptation de l’idée d’une « police locale » dépourvue de toute souveraineté est, pour Israël, le modèle idéal : une sécurité sans décision, un maintien de l’ordre sans force, une gestion quotidienne sans horizon politique. Cela signifie concrètement une Gaza sans armes, sans souveraineté et sans protection internationale réelle — une entité fragile que l’on peut contrôler ou briser dès que le besoin s’en fait sentir.

C’est ainsi que se dessinent les contours de ce que l’on peut appeler un plan de démantèlement méthodique, ou une « guerre des carrés ». Il ne s’agit pas d’une invasion totale créant un choc unique avant de s’achever, mais d’une opération de longue haleine fondée sur la division de Gaza en unités géographiques isolées, chacune étant traitée selon sa fonction et son niveau de dangerosité : un Nord détruit pour servir d’exemple, une ville vidée pour être brisée, un centre assiégé pour être épuisé, et un Sud progressivement reconfiguré.

Dans le nord de la bande, l’espace se transforme en zone militaire fermée : les derniers habitants sont déplacés, les infrastructures entièrement écrasées, non seulement pour frapper les capacités, mais aussi pour envoyer un message psychologique brutal : tel est le sort possible de toute autre parcelle. Quant à Gaza-ville, cœur démographique et symbolique, elle est soumise à une pression humanitaire qui rend la vie impossible ; les ordres d’évacuation y sont utilisés comme une arme lente poussant les gens à se déplacer vers le sud, non pour les sauver, mais pour vider l’espace de toute masse humaine susceptible d’entraver la destruction.

Dans le centre et à Khan Younès, ce n’est pas une décision rapide qui est recherchée, mais l’épuisement : destruction sélective, siège prolongé, transformation de la vie en une attente permanente, jusqu’à ce que l’arme perde son sens, que la capacité d’endurer s’érode et que l’existence même devienne un fardeau quotidien. L’objectif final n’est pas seulement de neutraliser la capacité militaire, mais de frapper le cœur humain qui lui confère sa légitimité et son efficacité, et de transformer Gaza en un espace sans densité, sans stabilité et sans capacité à régénérer la résistance.

Le rond-point Al-Aqsa, à l’ouest de Khan Younis, au sud de Gaza, est devenu un vaste campement de milliers de familles déplacées, forcées de vivre sous des tentes depuis plus de deux ans après qu’Israël a détruit leurs maisons, dans des conditions déchirantes et catastrophiques.

En face, la direction du Hamas — selon cette analyse — se trouve à un moment historique qu’elle lit de manière dangereusement erronée. Elle croit que des déclarations atténuant la nature des armes, ou le pari sur une dissuasion morale, peuvent freiner l’élan israélien, alors que la réalité montre que ces messages sont interprétés à Tel-Aviv comme des signes de faiblesse et non d’apaisement, comme une invitation à accélérer plutôt qu’à temporiser. Le Hamas continue de parier sur l’incapacité d’Israël à aller jusqu’au bout, sur une intervention de dernière minute de la communauté internationale, et sur un temps qui jouerait en sa faveur. Mais les faits sur les plans militaire et politique indiquent que la couverture américaine est présente, que la communauté internationale est fatiguée, paralysée ou complice par son silence, et que cette fois le temps joue contre Gaza, non pour elle. Le plus dangereux est que la bataille ne porte plus sur l’arme en tant que telle, mais sur l’idée : sur le modèle de la résistance armée à Gaza, qu’Israël veut effacer en tant que leçon historique et en tant qu’expérience à ne pas reproduire, ni ici ni ailleurs.

Quant à ce que l’on appelle les « zones sûres », elles ne sont rien d’autre que des stations d’attente, des espaces temporaires pour gérer les déplacements forcés, non pour protéger les civils. Elles servent à faciliter les mouvements militaires, non à sauver des vies. Et dans le scénario le plus sombre, si l’affrontement majeur éclate, il ne s’arrêtera pas au désarmement, mais se poursuivra jusqu’à redessiner la carte démographique et imposer une nouvelle réalité irréversible, ni par la politique ni par les décisions internationales.

Ligne jaune à Gaza :  l’armée israélienne continue de tracer sa propre version de cette nouvelle frontière. Plus de 120 blocs jaunes marquent cette nouvelle ligne, qui avance toujours plus loin à l’intérieur de l’enclave (sans respecter le tracé annoncé en octobre) et qu’Israël déplace à volonté, ajoutant à l’oppression et à l’angoisse de la population palestinienne.

Nous arrivons ici à une conclusion cruelle que personne n’ose dire à voix haute : Israël ira jusqu’au bout cette fois-ci, le Hamas mise sur une illusion qui n’existe plus, et le prix, comme toujours, sera payé par le citoyen palestinien, qui n’a plus le luxe des slogans ni le temps à perdre. La véritable question n’est plus de savoir si la guerre aura lieu, mais si ce qui reste de Gaza sera laissé à affronter le sort de Rafah dans le silence, ou si s’ouvrira la voie à une décision historique courageuse, qui ne sauvera ni les armes ni les symboles, mais sauvera les gens avant que l’ensemble de la bande ne se transforme en une ultime leçon écrite dans les ruines. »


Retrouvez l’ensemble des témoignages d’Abu Amir et Marsel :

*Abu Amir Mutasem Eleïwa est coordinateur des Projets paysans depuis 2016 au sud de la bande de Gaza et correspondant de l’Union Juive Française pour la Paix.
*Marsel Alledawi est responsable du Centre Ibn Sina du nord de la bande de Gaza, centre qui se consacre au suivi éducatif et psychologique de l’enfance.
Tous les deux sont soutenus par l’UJFP en France.

 Partie 615 : 1er janvier 2026. Partie 616 : 2 janvier. Partie 617 : 4 janvier.

* Témoignages du 20 novembre 2023 au 5 janvier 2025 (partie 1 à 268)
* Témoignages du 5 janvier au 9 mai 2025 (partie 269 à 392)
* Témoignages du 10 mai au 5 octobre 2025 (partie 393 à 540)
* Témoignages du 6 octobre au 31 décembre 2025 (partie 541 à 614)
Pour participer à la collecte "Urgence Guerre à Gaza" : HelloAsso.com
Les témoignages sont publiés sur UJFP / Altermidi / Le Poing