Persécution du mouvement pro-palestinien en Allemagne

Brigitte Challande, 5 janvier 2026.En cette fin d’un quart de siècle et ce début d’un autre quart de siècle, on peut affirmer « que le mouvement propalestinien est le mouvement le plus persécuté socialement, politiquement et juridiquement depuis la réunification de l’Allemagne (1)»

Cette affirmation est confirmée lors d’un entretien téléphonique avec Anna (prénom modifié), une chercheuse à l’Université en droit en Allemagne, ainsi que le communiqué de presse d’un collectif d’avocats du 26 novembre 2025.

Lors de la manifestation nationale parisienne du 29 novembre 2025, la rencontre d’une militante allemande a été l’occasion d’un échange et d’une demande de popularisation des difficultés rencontrées en Allemagne par le mouvement pro-palestinien qui se bat contre le génocide à Gaza.

  • Quelle est la situation, l’état du mouvement de solidarité avec la Palestine en Allemagne ?

« La situation est très tendue, encore plus depuis le « pseudo cessez-le-feu ». Il y a beaucoup de sympathie avec la Palestine, contre le génocide ou le soutien de l’État allemand à l’État d’Israël dans les sondages, mais le mouvement actif de solidarité est très minoritaire, assez isolé par rapport aux autres mouvements progressistes à cause d’une répression intense. Cet isolement existe avec les syndicats et les  « partis de gauche » ; le soutien de l’État allemand sans condition à Israël entrave toute critique.

Par exemple avec Ver.di, la plus grande fédération syndicale au monde (acronyme de Vereinte Dienstleistungs-Gewerkschaft, Syndicat des prestataires de services unifiés issu de la fusion, en 2001, de cinq organisations syndicales) il est impossible de parler de la Palestine dans le contexte de toute mobilisation syndicale, car les directions syndicales sont alignées avec le gouvernement sur cette question.

Au début du génocide, après 6 mois de guerre, de grandes mobilisations syndicales contre l’austérité se sont déroulées à Berlin et un certain nombre de groupes solidaires avec la Palestine ont souhaité développé une convergence de lutte ; ils ont été exclus physiquement des manifestations par les directions syndicales, cela devenait carrément dangereux.

Quant aux partis politiques dits de gauche, comme Die Linke par exemple, ils sont très divisés, la majorité des leaders sont sionistes ou ne souhaitent pas s’exprimer à cause des polémiques que cela pourrait susciter. Quelques députés allemands, avec des origines étrangères, s’expriment ou sont actifs mais sont très controversés. Le sentiment pro-palestinien est rarement rencontré dans ce milieu. Quant aux écologistes, leur parti soutient plus Israël que ne le font les socialistes. On se souvient du discours notoire d’une ancienne ministre écologiste des Affaires étrangères expliquant que le Hamas se cachait dans les hôpitaux ou les écoles, donc pas de problème pour bombarder, attaquer tous les endroits où pourrait se trouver le Hamas ! Une justification bien utile !

L’intérêt national de l’Allemagne est subordonné à l’État d’Israël : raison d’État ! En fait en Allemagne sur la question Israël/Palestine, le clivage ne se fait pas entre la droite et la gauche… mais est-ce seulement en Allemagne ? »

  • Quelle est la déclinaison concrète de la répression du mouvement pro- palestinien ?

« La répression se développe à beaucoup de niveaux différents ; dans les manifestations les violences policières sont intenses, brutales et surtout systématiques. La police anti-émeute blindée, armée, attrape les manifestants de façon aléatoire chaque fois et la peur est très présente car ces violences sont prévisibles et touchent tout le monde, même les journalistes ou les personnes politiques.

Ensuite c’est le tribunal avec beaucoup de procès, plus de 6.000 en ce moment alors qu’en fait beaucoup sont classés sans suite par manque d’éléments concrets, mais le but c’est l’intimidation et la peur.

En fait en Allemagne, le mouvement de solidarité avec la Palestine est essentiellement organisé par des étranger.e.s donc la répression est liée au racisme, Palestine et immigration sont très liées, surtout dans une ville comme Berlin qui est internationale. La suite de cette répression et des procès, c’est automatiquement perte du titre de séjour, attaque de la citoyenneté, une répression citoyenne importante.

Dans le milieu universitaire par exemple, l’engagement est beaucoup plus rare en Allemagne que dans les autres pays européens : les gens sont choqués par la situation mais ne peuvent pas s’exprimer par peur de perdre leur travail, leur avancement, leur financement… La répression est très forte contre les Juifs antisionistes, une collègue juive a vu ses financements de recherche annulés sans aucun soutien ensuite de la part de ses collègues.

Une association existe en Allemagne, comme dans d’autres pays qui s’occupe de la justice : « Surveiller la justice car l’injustice se produit dans des tribunaux vides et cela peut changer si on les surveille. La justice est possible lorsqu’on lui demande des comptes, c’est plus facile pour des juges et des procureurs d’être cruels lorsqu’ils ne sont pas surveillés. Donc c’est important d’avoir des observateurs bénévoles des tribunaux pour documenter ce qui se passe ! » Une des actions citoyenne pour rééquilibrer et documenter un système juridique de répression aléatoire. »

  • Y aurait il une spécificité allemande sur la question Israël- Palestine ?

« La population juive est minime en Allemagne, 2 % à peu près, donc elle est très visible dans le mouvement palestinien quand elle s’engage et cette question est très liée à l’immigration. Les médias affirment que les Allemands ne sont plus antisémites, que l’histoire leur a appris et que maintenant ils savent gérer cette question… Nous, les Allemands, on soutient Israël et ce sont les étrangers qui importent l’antisémitisme, notamment l’islam. Alors que c’est l’extrême droite qui monte et qui continue de commettre des actes antisémites. Chaque acte ou prise de position d’un.e militant.e pro-palestinien est vu comme antisémite, c’est stratégique, l’opportunité dans ce narratif de mener une guerre contre les étrangers et les mouvements de gauche. La déconstruction de ce narratif manque et justement les mouvements de gauche refusent de le faire, ils ne soulignent pas cette connexion avec la montée de l’extrême-droite, la prolifération de nouvelles lois sécuritaires, de surveillance et surtout une politique anti-immigration. Des poursuites judiciaires qui ne sont pas basées sur des réalités, c’est le début de l’État de surveillance, le gouvernement allemand sait que peu de monde apprécie le mouvement pro-palestinien alors il peut avancer ! »

Ce tableau d’un pays européen non loin du nôtre, avec une histoire coupable certes, est-il si différent de la situation du paysage français ?

Note :

(1) Extrait du communiqué de presse du cabinet d’avocats du « Groupe Ulm five », le 8 septembre 2025, au sujet de l’arrestation de cinq personnes dans une action contre l’entreprise Elbit Système, fabricant d’armement israélien, à Ulm (Sud de l’Allemagne).

Source : Altermidi