Les sionistes libéraux tentent de se distancier de la réalité : les électeurs israéliens souhaitent, dans leur immense majorité, un génocide

Jonathan Ofir, 30 octobre 2026.- Les récentes élections israéliennes ont mis en pleine lumière les positions effrayantes de la jeunesse israélienne. Des vidéos de jeunes Israéliens appelant au massacre de masse des Palestiniens, ou exprimant le souhait que le nouveau gouvernement israélien s’ancre encore davantage à droite, circulent largement en ligne. Si le fait que de tels propos deviennent viraux sur les réseaux sociaux n’a rien d’étonnant, il est crucial de comprendre à quel point ces idées sont répandues. Il ne s’agit pas simplement d’un ou deux fanatiques dont les propos auraient été sortis de leur contexte ; c’est toute une nouvelle génération de jeunes Israéliens qui, au lendemain du 7 octobre et du génocide à Gaza, adhère pleinement au fascisme.

Cette situation détonne par rapport à la tendance internationale, où les jeunes générations sont généralement moins nationalistes-conservatrices que leurs aînées. Un sondage réalisé cette année par la chaîne israélienne 12 révèle que, parmi les 18-21 ans n’ayant pas participé aux élections de 2022, 75 % se revendiquent de droite, un chiffre supérieur aux 68 % observés au sein de la population plus âgée. Ce segment, qui représente environ un demi-million de nouveaux électeurs potentiels (une jeunesse façonnée durant son adolescence par le génocide), se révèle plus enclin que jamais au génocide ; un facteur qui a, de toute évidence, pesé sur les élections de cette semaine.

Le dépouillement des votes en Israël étant désormais achevé, il apparaît clairement que l’opinion publique israélienne a, dans sa grande majorité, opté pour la droite. Le Likoud de Netanyahou arrive en tête avec 27 sièges, suivi par le principal parti d’opposition Yashar, dirigé par le général à la retraite Gadi Eisenkot, concepteur de la meurtrière « doctrine Dahiya », qui en obtient 21. Bien que le bloc gouvernemental actuel de Netanyahu ne dispose pas de la majorité (il compte 53 sièges, alors qu’il en faut 61), le bloc d’opposition comprend lui aussi des partis de droite, tels que Yashar, ainsi que la formation d’extrême droite Yisrael Beitenu (7 sièges) d’Avigdor Lieberman. La coalition « Ensemble » (12 sièges) de Naftali Bennett et Yair Lapid, et même « Les Démocrates » menés par le général à la retraite Yair Golan (8 sièges) ne veulent plus entendre parler de la solution à deux États. La gauche non sioniste est représentée par la Liste commune (Joint List), qui défend les intérêts des Palestiniens et détient un nombre surprenant de 11 sièges (le parti palestinien conservateur Ra’am en a obtenu 8) ; mais le bloc sioniste juif refuse, dans sa grande majorité, toute collaboration avec ces formations. Ainsi, le « bloc d’opposition », sans les partis palestiniens, compte 48 sièges ; et bien que « Les Démocrates » aient commencé à envisager une coopération, celle-ci reste très controversée. Le racisme sioniste constitue, en somme, la toile de fond de ce tableau.

L’un des meilleurs moyens de comprendre les positions de cette nouvelle génération d’électeurs israéliens, et la manière dont les sionistes israéliens « libéraux » tentent de se distancier de la réalité actuelle, dans une vaine tentative de restaurer une version fantasmée de la « démocratie » israélienne libérale à laquelle ils sont attachés, est sans doute de se pencher sur une série vidéo très suivie, réalisée cette année par Lior Schleien, présentateur de télévision chevronné et humoriste.

Dans cette série, Lior Schleien — qui se revendique fièrement « sioniste libéral » — part à la rencontre d’élèves à travers tout le pays. Il engage des débats avec la jeunesse israélienne sur des sujets liés au « conflit » avec les Palestiniens, à la géopolitique au Moyen-Orient, ainsi qu’à d’autres enjeux nationaux et religieux.

Accrochez-vous : les opinions de cette jeunesse israélienne, conjuguées aux tentatives maladroites de Schleien pour les orienter vers des positions plus « libérales », dressent un constat sombre du paysage politique israélien. Elles révèlent, par ailleurs, que cet État d’apartheid génocidaire ne fait que s’enfoncer davantage dans sa logique génocidaire.

Affronter l’extrémisme… jusqu’à un certain point

Lors de ses interventions dans des établissements scolaires à travers le pays, Schleien se retrouve face à des jeunes tenant des propos explicitement génocidaires, et il filme ces échanges. Dans une vidéo retirée depuis à la demande des parents de l’élève concerné, un jeune lui déclare :

« Tous les Arabes du monde devraient mourir, qu’ils soient bons ou non… Ça ne me poserait aucun problème de tuer cinquante Arabes et de mourir moi-même ; Arabes, terroristes, peu importe. »

Schleien demande s’il existe une distinction entre un terroriste et un Arabe ; l’élève répond : « Non, tous les Arabes devraient être dans la tombe, point final. »

Pour Schleien, c’est manifestement aller beaucoup trop loin ; il demande alors si une telle chose est « possible », à savoir, tuer tous les Arabes.

Schleien cherche donc à instaurer un dialogue avec ce jeune « extrémiste » car, comme il l’a confié au journal Haaretz : « Israël reste une démocratie, et dans une démocratie, il n’y a qu’un seul moyen de faire bouger les choses : convaincre les autres de voir les choses comme vous. »

Lors d’un autre échange, Schleien discute avec une élève issue du milieu des colons de droite qui soutient que les colonies israéliennes ont une valeur stratégique. Il lui rétorque, ainsi qu’à ses camarades, qu’ils ne sont pas des « boucliers humains », et plaide en faveur d’une « séparation » ethnique. Il avance alors des solutions pragmatiques, fondées sur la logique de l’apartheid sioniste, qui font écho aux craintes de ces futurs électeurs :

« Si Israël annexe la Cisjordanie et accorde la citoyenneté ainsi que le droit de vote à tous les Palestiniens, ils deviendraient rapidement majoritaires à la Knesset, et vous perdriez cet État juif qui vous est si cher. À l’inverse, si vous choisissez de leur refuser la citoyenneté et le droit de vote, préparez-vous à ce qu’Israël soit boycotté par la majeure partie du monde. »

Dans une autre vidéo, tournée avec des membres de la « jeunesse des collines » (Hilltop Youth), Schleien tente de les convaincre de ne pas « harceler les Palestiniens, les frapper ou les voler », arguant que cela ne suffira jamais à « convaincre 3 millions de personnes de plier bagage et de quitter leur foyer, même si leur vie est misérable » (en Cisjordanie). « Cela n’arrivera pas », insiste-t-il. « Je ne dis pas que ce n’est pas moral ou que ce n’est pas légal ; simplement, cela n’arrivera pas. » Un adolescent lui réplique qu’« ici, en Judée-Samarie » — des appellations bibliques pour désigner la Cisjordanie, également reprises par Schleien —, « nous avons la dissuasion. Chaque Arabe, ici, en a fait l’expérience face à un Juif ; lorsqu’il en croise un, il a plus peur de ce Juif qu’à Tel-Aviv ou ailleurs et je crois qu’en général, la dissuasion est notre victoire. »

L’argument de Schleien, selon lequel « cela n’arrivera pas », semble en contradiction avec la réalité observée d’un nettoyage ethnique, voire d’un génocide. Ces jeunes voient bien ce que leur État commet. Parler de « harcèlement des Palestiniens » est un euphémisme ; et ce ne sont pas seulement les « jeunes des collines » qui s’y livrent : c’est l’État lui-même.

Le combat du sioniste libéral contre la droite et la gauche

Les positions de plus en plus extrémistes de la jeunesse israélienne sont, sans aucun doute, préoccupantes. Toutefois, en tant qu’Israélien observant depuis longtemps cette société raciste et génocidaire et ce qu’elle pense, ce qui m’a le plus frappé, au-delà des opinions des jeunes, ce sont les tentatives de Schleien de s’y opposer, au nom d’une vision d’Israël qui n’existe pas, et qui n’a d’ailleurs jamais existé.

Dans le contexte électoral, l’opposition sioniste libérale à Netanyahu peine à se rendre pertinente. Bien qu’aucun parti sioniste ne défende réellement la chimérique « solution à deux États », certains s’obstinent à présenter leur position comme « libérale » — peut-être avant tout pour préserver l’image qu’ils ont d’eux-mêmes.

Schleien est l’un des principaux porte-voix de cette démarche. Il cherche à combattre Netanyahu, tout en luttant contre l’isolement croissant d’Israël par les campagnes de boycott, désinvestissement et sanctions (BDS).

La ​​série de Schleien ne se limite pas à une confrontation avec les idées de droite de la jeunesse israélienne. Il reproche également aux progressistes américains, et en particulier aux juifs, d’adopter des positions trop extrêmes vis-à-vis d’Israël ; il leur fait grief d’agir, depuis la gauche, de la même manière que Netanyahu le fait à l’égard des sionistes libéraux (en appelant, par exemple, au boycott du milieu universitaire israélien).

Schleien cherche ainsi à se positionner au centre de tout cela, en tant que « sioniste libéral » revendiqué.

« En raison des erreurs catastrophiques du gouvernement que nous avons élu — j’utilise ici, bien entendu, un « nous » collectif —, nous risquons de perdre ce pays qui nous est si cher », déclare-t-il, selon des propos rapportés par Haaretz. « Nous avons élu un gouvernement qui est en train de démanteler ce pays et qui continuera de le faire s’il reste au pouvoir. Alors, avant que nos ennemis ne « libèrent la Palestine, du fleuve jusqu’à la mer », nous, Israéliens, devons libérer Israël de ce gouvernement qui nous conduit au bord du gouffre. »

La présentation que fait Schleien de la situation, un affrontement entre la gauche sioniste et la droite sioniste, est démentie par une réalité où, dans les faits, les deux camps mènent un combat similaire contre les Palestiniens. Comme l’a déclaré Nir Meir, ancien dirigeant du mouvement des kibboutz, dans un entretien accordé au Haaretz en 2024, les colons de droite ont « raison » : c’est effectivement « la méthode pour s’emparer de terres et les conserver » ; leur affirmation selon laquelle, partout où nous, Israéliens, nous retirons, les Arabes prendront notre place, est exacte. Meir a également souligné que les colons « ont appris de nous comment s’implanter et s’emparer de terres ». Et Meir a raison sur ce point : il s’agit là d’une conception sioniste fondamentale. Les membres des kibboutz, pourtant supposés appartenir à la gauche, ont joué un rôle majeur en incitant au génocide à Gaza ; ils ne sont en désaccord avec les colons de droite que sur la localisation et le rythme des implantations, et non sur le principe lui-même.

Schleien s’est donc engagé dans un exercice d’équilibriste.

L’enfumage sioniste

Lior Schleien cherche ainsi à promouvoir un « bon sionisme ». Il se montre ouvert au dialogue avec les extrémistes, dans la lignée du défunt écrivain Amos Oz, lui-même un propagandiste majeur du sionisme. Si Oz qualifiait les colons de « fanatiques », il tournait également en dérision les Palestiniens, qualifiant leur revendication du droit au retour de « maladie » et affirmant qu’il fallait un « gros bâton » pour les traiter.

Schleien se prétend, en quelque sorte, apolitique. « Je ne suis pas un militant, et je ne leur dis pas quel parti soutenir », déclare-t-il au Haaretz. « Tout ce que je leur dis, c’est qu’ils doivent fonder leurs positions politiques sur des faits plutôt que sur des sophismes, qu’ils doivent faire preuve d’esprit critique ; pour ma part, je propose une vision du monde démocratique libérale qui ne s’excuse pas d’exister. »

Mais cette vision du monde est limitée par le sionisme, au cœur duquel se trouve l’apartheid. Schleien tente donc de rendre une idéologie ultranationaliste compatible avec la pensée libérale, se présentant comme une figure modérée face aux extrémistes — une posture qui sert tant son image personnelle que celle d’Israël sur la scène internationale. Il est toutefois permis de douter que Schleien parvienne à convaincre le monde qu’Israël est capable de se guérir de l’intérieur, et qu’il faudrait pour cela écarter toute pression extérieure. Beaucoup ont tout simplement cessé de se laisser berner par ce discours « sioniste libéral » qui relève de l’enfumage.

On ignore encore quelle sera l’issue des récentes élections en termes de formation d’un gouvernement. Le refus d’associer les Palestiniens à la gouvernance pourrait déboucher sur un nouveau cycle électoral sans fin, semblable à celui qu’a connu Israël entre 2019 et 2022, avec cinq scrutins en moins de quatre ans. Quel que soit le résultat, il témoignera du virage à droite, de plus en plus marqué, d’Israël ; et, à en croire la jeunesse, cette tendance ne fait que s’amplifier.

Certains, comme Schleien, cherchent à nourrir l’espoir à travers des débats internes au sionisme. Mais ceux d’entre nous qui connaissent la réalité savent que la composante coloniale du sionisme est intrinsèquement ultranationaliste ; il est donc tout naturel que le mouvement évolue dans cette direction. Si l’on souhaite une solution plus sérieuse à ce problème, il faudra alors exercer une pression extérieure. Tout autre discours ne relève que de la naïveté ou de l’hypocrisie. Schleien cherche précisément à endiguer cette pression ; c’est pourquoi sa démarche ne constitue, au mieux, qu’une opération de façade.

Article original en anglais sur Mondoweiss / Traduction MR