La route entre deux lignes : comment la « ligne jaune » à Gaza transforme les déplacements des Palestiniens en un combat quotidien

Quds News Network, 28 septembre 2026. À Gaza, se déplacer du nord vers le sud, ou tenter d’effectuer le trajet inverse, ne se résume plus à trouver une route.

Cela implique de surveiller les blocs de béton jaunes.

Cela signifie guetter les positions militaires israéliennes.

Cela suppose de rester à l’affût des tirs.

Cela revient à se demander si la route, ouverte la veille, sera encore accessible aujourd’hui.

Et pour les Palestiniens vivant le long de cet axe, cela signifie vivre dans la crainte constante que la ligne qui les sépare des zones sous contrôle israélien ne se rapproche, à tout moment, de leurs foyers.

Le 10 octobre 2025, les forces israéliennes ont achevé la première phase de leur retrait dans le cadre de l’accord de cessez-le-feu négocié par le président américain Donald Trump jusqu’à ce qu’on appelle la « ligne jaune » : une démarcation, non matérialisée physiquement, destinée à séparer les forces israéliennes de certaines zones de Gaza. À l’époque, cet arrangement laissait les forces israéliennes occuper plus de 53 % de la bande de Gaza.

Depuis l’entrée en vigueur du cessez-le-feu, les forces israéliennes ont, à plusieurs reprises, fait progresser cette ligne vers l’ouest, étendant ainsi la zone sous leur contrôle et restreignant davantage la liberté de mouvement des Palestiniens.

Ces avancées récentes ont été signalées le long de la route Salah al-Din, rendant une situation déjà précaire et incertaine de plus en plus dangereuse pour les Palestiniens.

Selon des informations rapportées par The Guardian, cette ligne a progressé dans plusieurs secteurs, étendant le territoire sous contrôle militaire israélien au-delà des quelque 53 % initialement indiqués sur les cartes du cessez-le-feu.

Des recherches menées par Forensic Architecture ont révélé qu’en décembre, Israël contrôlait environ 58 % de la bande de Gaza et poursuivait sa progression vers l’ouest.

Israël contrôle désormais plus de 60 % de l’enclave, et le Premier ministre israélien, Benjamin Netanyahu, a déclaré que l’objectif était de porter ce chiffre à environ 70 %.

Le résultat est une bande de Gaza de plus en plus divisée en deux zones : une partie orientale sous contrôle militaire israélien, et une partie occidentale où vivent les Palestiniens, dont beaucoup ont été déplacés de force, sous la menace constante des attaques israéliennes. Israël a commencé à délimiter cette ligne à l’aide de barrières en béton et de blocs peints en jaune, espacés, en règle générale, de 150 à 200 mètres environ.

Mais ce qui n’était au départ qu’une démarcation militaire s’est transformé, de plus en plus, en une présence physique dans le quotidien des Palestiniens : d’imposants blocs jaunes qui coupent les routes, les champs, les quartiers et les ruines des habitations.

Et lorsque ces blocs se déplacent, les habitants se déplacent avec eux.

La route Salah al-Din : d’artère vitale à ligne de démarcation

La route Salah al-Din traverse toute la bande de Gaza et constitue, depuis longtemps, l’un des principaux axes nord-sud du territoire.

Pour les Palestiniens, elle est bien plus qu’une simple route.

Elle permet de relier des familles séparées par le génocide perpétré par Israël à Gaza. Elle donne accès aux hôpitaux, aux marchés et aux proches. C’est un passage emprunté par les ambulances, les travailleurs humanitaires, les camions d’aide et de marchandises, les chauffeurs de taxi, ainsi que par les civils qui tentent de se déplacer entre le nord et le sud de la bande de Gaza.

Cependant, la « ligne jaune », qui progresse, a fini par atteindre, de plus en plus, la route elle-même.

En avril, les forces israéliennes ont déplacé cette ligne jusqu’au bord de la route Salah al-Din, avec des blocs jaunes disposés le long de l’axe.

Cette situation a contraint les conducteurs et les civils à se reporter davantage sur la route côtière de Gaza — elle-même endommagée, plus étroite, encombrée et difficile à emprunter.

La route ne sert donc plus seulement à relier le nord et le sud de Gaza.

À certains endroits, elle est devenue une ligne de démarcation qui sépare les civils du territoire situé au-delà des blocs jaunes.

Pour quiconque se déplace dans Gaza, le trajet est désormais un exercice de calcul permanent :

Où se trouvent les blocs ?

Où sont positionnées les forces israéliennes ?

La ligne a-t-elle bougé ?

Est-il sûr de continuer ?

Quelques mètres peuvent tout changer

Nour Mohamed a confié à Quds News Network que, lors de son dernier trajet vers le camp de réfugiés d’Al-Maghazi, dans le centre de Gaza, la route était presque déserte.

« La route était quasiment vide. On aurait dit un désert, jonché de débris et marqué par une destruction immense », a-t-elle raconté.

Le dimanche 27 septembre, alors qu’elle rentrait avec d’autres conducteurs et des familles, Nour est arrivée à un endroit où elle a aperçu des chars israéliens en train de tirer des grenades lacrymogènes et d’ouvrir le feu de manière intensive.

Des sources locales ont également rapporté que des milices soutenues par Israël, positionnées près de la route, ouvraient le feu.

« C’était digne d’un film d’horreur. Nous étions face à la mort », a déclaré Nour à QNN.

À un moment donné, un conducteur les a avertis : « Faites demi-tour, faites demi-tour ! Il y a un char israélien plus loin qui tire des grenades lacrymogènes. C’est extrêmement dangereux. »

Nour a raconté que ses deux jeunes fils étaient terrifiés.

« Mes deux petits garçons avaient très peur. Ils n’arrêtaient pas de pleurer en demandant : « Que se passe-t-il ? » »

Pour les Palestiniens qui se déplacent dans Gaza, un trajet qui ne prenait autrefois que quelques minutes peut désormais se transformer en une confrontation avec une attaque israélienne imprévisible.

En juillet, des habitants de Zeitoun, Tuffah, Deir al-Balah, Khan Younis et du nord de Rafah ont rapporté que les forces israéliennes avaient déplacé les balises jaunes, provoquant ainsi de nouvelles vagues de déplacements.

À Zeitoun, les résidents ont indiqué que la ligne avait atteint la route Salah al-Din, forçant les familles à fuir une fois de plus.

Pour une famille déjà déplacée à maintes reprises, le simple déplacement d’un bloc de béton peut avoir des conséquences bien plus graves que les quelques mètres parcourus.

Une tente peut soudainement se retrouver trop près d’une position militaire.

Une route peut devenir impraticable.

Un champ peut devenir inaccessible.

Un foyer peut devenir trop dangereux pour qu’on puisse s’en approcher.

Et une famille peut, une fois de plus, se voir contrainte de rassembler ce qu’il lui reste de biens et de partir.

Ces blocs sont devenus, en soi, un élément obsédant du paysage de Gaza.

Pour Adam, âgé de six ans, ils sont désormais immédiatement reconnaissables. Sa mère raconte qu’Adam les repère systématiquement dès qu’il les voit. « Chaque fois qu’il en voit un, il dit : “En voilà un autre. Voilà les forces d’occupation israéliennes.” »

Ces repères jaunes lui sont devenus si familiers qu’ils ont intégré le vocabulaire de son enfance.

Sur une autre route, l’enfant de six ans a tenté de rassurer son frère cadet :

« Alors que nous empruntions la route côtière Rashid, Adam a dit à son petit frère : “Regarde, c’est la mer. Ici, il n’y a ni forces israéliennes ni bombes.” »

Les mots de cet enfant révèlent la géographie que les petits Gazaouis sont contraints d’apprendre, non pas à travers des cartes ou dans des salles de classe, mais en apprenant à identifier les lieux où se trouvent les forces d’occupation israéliennes qui tuent les leurs, et ceux où ils espèrent, peut-être, être en sécurité.

Peints en jaune vif, ces blocs de béton tranchent avec le gris des bâtiments détruits et la terre brune qui entoure les camps de déplacés.

Ils ont été installés en guise de repères.

Mais pour les Palestiniens, ils rappellent surtout que l’espace où ils peuvent vivre ne cesse de se réduire.

Sur le terrain, toutefois, les Palestiniens décrivent une réalité bien différente de celle d’une frontière militaire fixe : ils vivent dans l’incertitude, ne sachant ni où commence ni où finit cette ligne, ni même si elle restera en place.

En juillet, des habitants ont rapporté que ces blocs étaient parfois déplacés sans préavis ; par ailleurs, une analyse par satellite menée par Forensic Architecture a révélé la présence de certains de ces repères à des centaines de mètres au-delà de la ligne initiale.

« Où aller ? »

Pour les Palestiniens vivant près de la « ligne jaune », une autre question est devenue de plus en plus difficile à résoudre :

Où aller ?

Un rapport publié en septembre par ONU Info décrit des familles vivant à quelques mètres seulement de blocs de béton jaunes, dans l’est de la ville de Gaza. Les habitants racontent avoir été contraints, à maintes reprises, de partir, de revenir, puis de repartir, à mesure que cette ligne se déplaçait et se rapprochait.

Selon l’ONU, les Palestiniens vivent désormais sur moins de 40 % du territoire de Gaza, alors que la quasi-totalité de la population est déplacée.

Pour les familles qui ont déjà fui leur foyer à plusieurs reprises, il ne reste plus guère d’endroits où se réfugier.

Derrière elles, le paysage n’est que destruction.

Devant elles, l’espace se réduit de plus en plus.

Et la frontière entre les deux ne cesse de se déplacer.

Des images satellites, examinées par le journal Haaretz en juillet, ont révélé la présence d’un remblai de terre s’étendant sur près d’un mile (environ 1,6 km) au-delà de la « ligne jaune » dans une zone donnée.

Par ailleurs, l’ONU a signalé que les zones soumises à des restrictions se sont considérablement étendues depuis le début du cessez-le-feu.

Pour les Palestiniens qui tentent de se déplacer du nord vers le sud, ou du sud vers le nord, une interrogation demeure, omniprésente :

Jusqu’où cette ligne va-t-elle encore avancer ?

Et, en fin de compte : Quel espace restera-t-il aux Palestiniens pour vivre et circuler librement ?

Article original en anglais sur Quds News Network / Traduction MR