Partager la publication "« Était-il au courant ? » : Pourquoi Israël refuse de faire face à la réalité du 7 octobre"
Yoav Litvin, 4 octobre 2026. – Alors qu’Israël s’apprête à commémorer le troisième anniversaire des attaques du 7 octobre et qu’il reste moins d’un mois avant les élections législatives, un sujet domine l’agenda électoral.

« Qui va remporter les élections en Israël ? » – « Celui qui aura la meilleure proposition pour nous anéantir. » Carlos Latuff, 2026.
Les informations relayées par les médias, selon lesquelles le Premier ministre Benjamin Netanyahu aurait été averti par les Émirats arabes unis avant les attaques, ont remis en lumière sa responsabilité présumée.
« Était-il au courant ? » : telle est la question sur toutes les lèvres.
À entendre ce chœur d’accusations, on pourrait croire que la société israélienne prend enfin conscience de la véritable signification du 7 octobre. Pourtant, c’est tout le contraire.
Loin de favoriser une véritable remise en question, les élections servent à faire de Netanyahu le bouc émissaire pour son rôle présumé dans la facilitation de l’attaque du Hamas, tout en dédouanant la société israélienne et le mouvement sioniste de leur responsabilité collective dans les violences antérieures et l’agression génocidaire qui a suivi.
Ainsi, on ne cherche pas à savoir si la « directive Hannibal » a été appliquée dans le cadre de la réponse militaire israélienne du 7 octobre, ni si elle a causé la mort de citoyens israéliens — et combien.
On n’examine pas de près les opérations militaires israéliennes ultérieures pour déterminer si elles ont mis en danger les otages israéliens ou combien d’entre eux ont péri sous les bombes israéliennes.
Aucune question n’est soulevée quant aux raisons pour lesquelles des négociateurs palestiniens clés ont été pris pour cible en pleine négociation d’un cessez-le-feu et d’un accord sur les otages — notamment Ismaïl Haniyeh, le négociateur en chef du Hamas, à Téhéran en juillet 2024, et la délégation de négociation du Hamas à Doha en septembre 2025.
Il n’y a aucun débat sur les raisons pour lesquelles le gouvernement israélien a rejeté à maintes reprises des propositions de cessez-le-feu qui auraient pu permettre le retour des otages bien plus tôt.
On prête peu d’attention au fait que Netanyahu et l’ancien ministre de la Défense Yoav Gallant font l’objet de mandats d’arrêt de la Cour pénale internationale pour crimes contre l’humanité.
Aucun de ces éléments n’est retenu. Pourquoi ?
La réponse réside dans l’état psychologique de la société israélienne. Pour de nombreux Israéliens, le 7 octobre a marqué une rupture psychologique, rendant difficile la conciliation entre leur sens de l’humanité et leur complicité dans la réalité criminelle qui a suivi.
Le problème ne vient donc pas du fait que les Israéliens seraient dans le déni ou mal informés. Il réside dans le fait qu’une grande partie de la société est complice de cette criminalité et évite activement d’y faire face.
L’absence de Gaza — et des Palestiniens plus largement — du discours politique israélien s’explique par leur déshumanisation totale aux yeux de la société israélienne.
Comment expliquer autrement l’absence, dans la rhétorique électorale, de toute interrogation sur les actions menées contre le peuple palestinien et sur la responsabilité qui en découle ?
Pourquoi l’armée israélienne a-t-elle tué au moins 74.000 Palestiniens, dont la grande majorité étaient des civils ? Pourquoi a-t-elle procédé à des détentions massives et arbitraires, à des actes de torture et à des disparitions forcées de Palestiniens ?
Pourquoi a-t-elle pris pour cible des journalistes, des professionnels de santé et des universitaires ? Pourquoi a-t-elle détruit et occupé des hôpitaux ? Pourquoi a-t-elle anéanti des monuments historiques anciens et des sites du patrimoine culturel irremplaçables ?
Pourquoi a-t-on laissé libre cours à la célébration — sadique et souvent empreinte de déviances sexuelles — de la destruction, de la soumission, du nettoyage ethnique et de la mort par des soldats israéliens ?
Qui plus est, on s’interroge peu sur les conséquences des bombardements et de l’invasion du Liban, qui ont causé la mort de près de 9.000 personnes depuis octobre 2023, ou sur les bombardements visant la Syrie et le Yémen.
Il ne s’agit pas d’exactions isolées. Ce sont les symptômes d’un système de spoliation et de domination mû par la cupidité et entretenu par le conditionnement psychologique, la ségrégation, la peur et la récompense de l’agression. Conformément au modèle « Wired to Steal » (programmé pour voler), la déshumanisation favorise l’adhésion à l’agression, tandis que l’escalade consécutive aux actes de résistance conduit à normaliser une expansion et une spoliation accrues.
Ainsi, cette élection ne vise pas à faire face aux événements du 7 octobre ni à leurs conséquences effroyables. Elle agit plutôt comme un prisme révélant une société de colons aux tendances fascisantes, en proie au déni et à la déshumanisation d’un « Autre » autochtone, une stratégie lui permettant d’éluder et de normaliser ses propres actes génocidaires en cours. Si Netanyahu risque de servir de bouc émissaire, son remplacement ne s’attaquera pas aux mécanismes fondamentaux de domination ; au contraire, cela pourrait contribuer à les ancrer davantage.
Ces mécanismes demeurent solidement en place. La continuité entre la violence déchaînée depuis le 7 octobre et l’histoire plus longue de l’expansionnisme colonial sioniste est frappante ; aucune leçon n’a été retenue, si ce n’est celle consistant à perfectionner et à huiler les rouages du génocide. La peur, le sentiment de victimisation et la construction d’un « nous » perpétuellement assiégé face à un « eux » déshumanisé continuent de susciter l’adhésion à de nouvelles agressions et à l’expansion territoriale.
Le 7 octobre n’est donc pas devenu l’occasion d’une véritable remise en question, mais un moyen supplémentaire de l’éviter. Netanyahu cherche à concentrer la responsabilité des attaques sur ce qu’il savait et à quel moment, tout en laissant largement hors du débat électoral le bilan bien plus vaste des actions menées par Israël depuis lors. De leur côté, ses opposants doivent eux aussi répondre de leur propre complicité et de leurs ambitions. Il existe donc peu d’intérêt politique à une véritable confrontation avec la réalité du 7 octobre. L’obsession autour de Netanyahu permet à l’ensemble de la classe politique et à la société israélienne d’éviter d’affronter le système de domination auquel elles restent attachées.
Article original en anglais sur Al Jazeera / Traduction MR
Yoav Litvin est docteur en psychologie et neurosciences, écrivain et photographe. Il est l’auteur, avec Ilan Pappé, de « Wired to Steal: Zionism and the Shaping of the Western Mind » (Programmé pour voler : Le sionisme et le façonnement de l’esprit occidental) (Interlink Books, automne 2026).
