Partager la publication "Les caméras Flock : la nouvelle arme de l’État de surveillance US de l’après-11 septembre"
Belen Fernandez, 23 septembre 2026. – En décembre 2021, alors que la pandémie de coronavirus durait depuis près de deux ans, j’ai pris l’avion depuis le Mexique – devenu mon lieu de résidence de fait – à destination des États-Unis. C’était mon pays natal, mais aussi un endroit que j’avais évité comme la peste pendant près de vingt ans ; pour faire court, je trouvais l’atmosphère qui y régnait incroyablement angoissante.

Une caméra de lecture automatisée des plaques d’immatriculation de Flock Safety près de la 51e rue et de Broadway, à Oakland (Californie). Crédit : Darwin BondGraham/The Oaklandside
À mon arrivée à l’aéroport international de Dallas-Fort Worth, j’ai découvert que la situation était encore plus terrifiante qu’à l’accoutumée : dans la file réservée aux citoyens américains pour le contrôle de l’immigration, on m’a simplement demandé de regarder la caméra au lieu de présenter mon passeport.
Un panneau mural, parrainé par le service des Douanes et de la protection des frontières (Customs and Border Protection – CBP), montrait un homme souriant aux cheveux gris et assurait aux voyageurs aériens que tout cela servait leurs intérêts : « Nos politiques en matière de confidentialité sont d’une transparence totale. Comparaison faciale biométrique. Rapidité pour plus de sécurité. »
Bien entendu, plus personne ne s’étonne de ce genre de technologie. L’année dernière, le Registre fédéral du gouvernement américain a relayé une estimation du CBP selon laquelle seuls 0,13 % environ des citoyens américains arrivant par avion dans le pays refusaient de se soumettre au traitement biométrique.
La normalisation de la surveillance de masse et des mécanismes de traçage s’est accélérée après les attentats du 11 septembre 2001, lorsque l’administration de George W. Bush a fait adopter à la hâte la tristement célèbre loi connue sous le nom de Patriot Act, ouvrant ainsi la voie à un véritable État de surveillance et au démantèlement des droits fondamentaux.
La surveillance d’Etat (ou l’Etat de surveillance, NdT)
Parmi ses innombrables dispositions, le Patriot Act préconisait de mettre l’accent sur « l’utilisation de la technologie biométrique » dans le cadre du développement d’un « système intégré de données sur les entrées et les sorties pour les aéroports, les ports maritimes et les points de passage terrestres ».
La généralisation progressive de la technologie de reconnaissance faciale à travers le pays allait transformer la vie en enfer pour de nombreuses personnes noires, latinos et autres, confrontées à des erreurs d’identification disproportionnées causées par des logiciels peu fiables.
Et pourtant, ce n’était que la partie émergée de l’iceberg. Le Patriot Act a permis au gouvernement américain de se livrer à une surveillance effrénée de ses propres citoyens — notamment par la collecte massive de relevés téléphoniques — et d’emprisonner indéfiniment des immigrés.
Comme l’a souligné l’Union américaine pour les libertés civiles (American Civil Liberties Union (ACLU), la loi autorisait en outre le gouvernement à « recueillir des informations sur les livres que vous lisez, vos études, vos achats, vos antécédents médicaux et vos finances personnelles ».
Qui plus est, elle interdisait aux « détenteurs de ces informations, tels que les bibliothécaires, de révéler qu’ils avaient reçu l’ordre de communiquer ces dossiers — une clause de confidentialité assortie… d’une peine de prison ».
On ne peut qu’espérer que l’usager d’une bibliothèque, ayant eu le malheur d’être dénoncé par son bibliothécaire, ait eu la prescience ironique d’emprunter un exemplaire de 1984 d’Orwell.
Il va sans dire qu’au lendemain du 11 septembre, les Arabes et les musulmans ont subi de plein fouet l’hostilité de cet État sécuritaire « nouvelle version », alors que diverses forces de l’ordre locales s’en donnaient à cœur joie pour bafouer les droits fondamentaux.
Dans une affaire que j’ai déjà évoquée mais qui mérite d’être rappelée tant elle est absurde, le département de police de New York (NYPD) — tristement célèbre pour ses dérives — a publié en 2007 un rapport intitulé « Radicalisation en Occident : la menace intérieure » (*Radicalization in the West: The Homegrown Threat*).
Selon l’analyse anthropologique « pointue » du NYPD, l’un des signes d’une radicalisation potentielle, voire d’une future « djihadisation », chez les jeunes musulmans était le renoncement « à la cigarette, à l’alcool, aux jeux d’argent et aux vêtements hip-hop de style « gangster » ». (Étant donné qu’une telle tenue risquait plutôt d’exposer la personne qui la portait à des contrôles et fouilles intrusifs, il semble que le NYPD aurait dû consacrer davantage de temps à la réflexion sur ses directives vestimentaires concernant les musulmans.)
Testé sur les Palestiniens
Par ailleurs, aucun tour d’horizon de la surveillance de masse post-11 septembre ne serait complet sans mentionner des entreprises israéliennes telles qu’Elbit Systems qui, fortes de leur vaste expérience dans le test de technologies oppressives sur les Palestiniens, étaient idéalement placées pour tirer profit d’opportunités lucratives aux États-Unis.
Une infographie de 2020, publiée par le site Visualizing Palestine, illustrait certaines des contributions apportées jusqu’alors à la frontière sud des États-Unis par Elbit Systems, dont la filiale américaine opère sous le nom d’Elbit Systems of America.
Le site notait qu’entre 2014 et cette date, Elbit Systems avait installé 53 tours de surveillance dans le sud de l’Arizona, chacune pouvant atteindre « près de 49 mètres (160 pieds) de hauteur, dotée de caméras à la portée de 12 kilomètres (7,5 miles) et d’un radar de balayage au sol couvrant un rayon de 21 kilomètres (13 miles) ».
Non seulement « ces instruments de contrôle humain ont étendu le système multicouche de militarisation de la frontière américaine », mais ils ont également renforcé un dispositif qui « viole les droits des citoyens autochtones Hia Ced O’odham et Tohono O’odham, tue des migrants et réprime la liberté d’expression ».
Il est vrai que les Israéliens sont passés maîtres en matière de violation des droits des peuples autochtones et d’atteinte à l’intégrité territoriale.
Malheureusement, la répression est une industrie qui ne connaît pas la crise : en juillet dernier, le Jerusalem Post rapportait qu’Elbit Systems venait de décrocher pour plus de 370 millions de dollars de contrats supplémentaires auprès du CBP.
Il convient également de rappeler que des entreprises technologiques américaines telles qu’IBM, Microsoft, Google et Amazon ont profité du terrain fertile offert par Israël pour affiner leur propre savoir-faire en matière de surveillance, au service d’une dystopie intérieure.
Désormais, l’essor de l’intelligence artificielle (IA) a propulsé cette dystopie vers des sommets inédits, alors que les milliardaires — actuels comme en devenir — semblent plus déterminés que jamais à précipiter la chute de l’humanité.
Traque de masse
Alors que nous basculons soudainement dans un monde dominé par l’IA, laissant peu de place au contrôle ou à la transparence, une question a réussi à attirer l’attention aux États-Unis : celle des lecteurs automatiques de plaques d’immatriculation (LAPI). Ces dispositifs ont proliféré le long des autoroutes et des routes ; nombre d’entre eux sont fabriqués par une entreprise nommée Flock Safety.
Si la police affirme que les caméras Flock servent uniquement à lutter contre la criminalité et à d’autres fins louables, une grande partie du public reste fermement convaincue qu’il n’est pas souhaitable de voir chacun de ses déplacements en véhicule surveillé et analysé par des dispositifs omniprésents pilotés par l’IA.
Face à la levée de boucliers de l’opinion publique, des responsables politiques des deux bords ont également jugé opportun, à l’approche des élections de mi-mandat de novembre, de dénoncer cette violation flagrante de la vie privée.
La réputation de ces caméras a par ailleurs été ternie par leur utilisation abusive et généralisée à des fins de harcèlement par des agents des forces de l’ordre à travers le pays — comme ce policier du Kentucky arrêté après avoir utilisé le système Flock pour traquer son ex-compagne plus de 2.000 fois.
Mais au fond, qu’est-ce que la surveillance, sinon une forme de traque de masse exercée par le gouvernement ?
Un quart de siècle après que le 11 septembre a préparé le terrain pour la situation actuelle, on peut affirmer sans risque que le tumulte bipartisan suscité par les caméras Flock ne suffira pas à stopper la surveillance d’Etat.
Et alors que nous fonçons à toute allure vers l’apocalypse sur une autoroute jalonnée de caméras, il est bien trop tard pour mettre un coup de frein.
Article original en anglais sur Middle East Eye / Traduction MR