Pedro Monzón Barata, 24 août 2026. – La solidarité de Cuba envers la Palestine, qui perdure depuis des décennies, reflète une histoire commune de résistance à l’impérialisme, à la dépossession et au siège, ancrée dans la vision qu’avait Fidel Castro de la lutte de l’humanité pour sortir de la « préhistoire ».
I. La géopolitique de la barbarie dans la préhistoire
Il est des gestes, dans l’histoire, qui transcendent l’anecdote diplomatique pour s’inscrire dans l’épopée des peuples. L’un d’eux, peut-être parmi les plus éloquents, a eu lieu en septembre 2014, lorsque des centaines de Palestiniens ont défilé dans les rues de Gaza en brandissant des photographies de Fidel Castro aux côtés de celles de Hugo Chávez et de Nicolás Maduro. Il ne s’agissait pas d’un acte de propagande étrangère, mais d’une reconnaissance populaire d’une solidarité qui ne connaissait ni frontières ni calculs géopolitiques. À cet instant, la bande de Gaza et l’île de Cuba se sont rejointes sur un plan dépassant la géographie, dans la sphère d’une histoire partagée : celle de peuples dépossédés, assiégés et attaqués, qui, malgré tout, résistent.
Fidel Castro, lecteur assidu de l’œuvre de Karl Marx, rappelait souvent que l’humanité, malgré ses avancées technologiques, n’est pas encore sortie de la préhistoire. Pour Marx, la véritable histoire de l’humanité devait commencer avec la fin de l’exploitation de l’homme par l’homme ; avant cela, tout n’est que préhistoire, un long prologue sanglant fait de barbarie, de guerres et de dépossessions. Fidel a repris ce concept à son compte, l’appliquant aux dangers nucléaires, à la résurgence du fascisme et, surtout, aux souffrances des peuples opprimés. En 2010, il écrivait : « Nous vivons un moment exceptionnel de l’histoire humaine (…) que Karl Marx a brillamment qualifié de préhistoire ».
L’identification entre Cuba et la Palestine n’est ni récente ni une concession au politiquement correct de la gauche internationale. C’est un principe fondateur de la Révolution cubaine, une éthique de solidarité que Fidel Castro a élevée au rang de doctrine et que ses successeurs ont maintenue comme un pilier inébranlable de la politique étrangère de l’île. Comme l’a réaffirmé le président Miguel Díaz-Canel, il s’agit d’une « position inébranlable de la Révolution, impulsée par son leader Fidel ».
Le titre de cet article n’a rien de rhétorique. Il soutient que tant qu’il y aura des peuples soumis au génocide, tant que la communauté internationale assistera avec indifférence à l’anéantissement d’une population entière, tant que le droit international sera violé en toute impunité avec le soutien de puissances hégémoniques, l’humanité ne sera pas sortie de sa préhistoire. Elle n’aura pas atteint ce stade de civilisation où la vie, la dignité et la justice sont véritablement protégées en tant que valeurs universelles. Dans ce contexte, la solidarité de Cuba envers Gaza constitue une tentative consciente d’accélérer le passage de la préhistoire à l’histoire.
II. Un parallèle historique forgé dans le creuset de l’anti-impérialisme
Pour comprendre la racine de la solidarité cubaine envers la Palestine, il est nécessaire de remonter aux origines mêmes de la Révolution cubaine et à la vision du monde qui l’a inspirée. Depuis le triomphe de 1959, Cuba ne s’est pas perçu comme une île isolée, mais comme un maillon d’une chaîne mondiale de luttes anticoloniales et anti-impérialistes. L’expérience de la domination US — l’amendement Platt, l’occupation militaire, le contrôle économique et politique étranger — a forgé chez les dirigeants révolutionnaires une sensibilité particulière à l’égard d’autres peuples subissant des formes d’oppression analogues.
Fidel Castro a souligné ce parallèle de manière explicite et récurrente. Il voyait dans la lutte du monde arabe contre l’impérialisme la même nature que celle de Cuba contre l’hégémonie états-unienne : il s’agissait, dans les deux cas, de guerres de libération nationale contre une puissance oppressive. Cette vision n’était pas un simple exercice de forme ; elle constituait le fondement d’une politique étrangère plaçant la solidarité internationaliste au cœur de son action.
La position de Cuba sur la question palestinienne trouve ses racines avant même le triomphe de la Révolution. En novembre 1947, lorsque l’Assemblée générale des Nations unies a débattu du plan de partage de la Palestine — qui allait donner naissance à l’État d' »Israël » —, Cuba fut l’un des treize pays à voter contre. Le prestigieux docteur Ernesto Dihigo, représentant cubain, a alors soutenu que la déclaration Balfour était « totalement dépourvue de valeur juridique, puisque le gouvernement britannique y offrait quelque chose dont il n’avait pas le droit de disposer, car cela ne lui appartenait pas ». Cette position, dénonçant la violation du droit international et la spoliation d’un peuple, préfigurait de plus d’une décennie la ligne que la Révolution cubaine allait adopter.
Une fois la Révolution au pouvoir, Fidel a exprimé cette vision avec une clarté limpide lors de son discours devant l’Assemblée générale de l’ONU, le 12 octobre 1979, en sa qualité de président de Cuba et du Mouvement des non-alignés. Il y a déclaré : « Pour les pays non alignés, la question de la Palestine est au cœur du problème du Moyen-Orient. Les deux forment un tout indissociable qui ne peut être résolu séparément. » Et il a ajouté : « Le fondement d’une paix juste dans la région commence par le retrait total et inconditionnel d' »Israël » de tous les territoires arabes occupés et implique, pour le peuple palestinien, la restitution de tous ses territoires occupés ainsi que le recouvrement de ses droits nationaux inaliénables, notamment le droit au retour dans sa patrie, à l’autodétermination et à l’établissement d’un État indépendant en Palestine. »
Il ne s’agissait ni d’une posture opportuniste ni d’un calcul tactique. Comme Fidel lui-même l’a déclaré, les révolutionnaires « se consacrent totalement à une cause, à leurs idées, à leurs nobles objectifs, sans rien attendre en retour ». La cause palestinienne fut, dès le début de la Révolution triomphante, « une cause de Fidel et de Cuba ». Ce n’était pas un calcul géopolitique, mais une conviction éthique voyant dans la lutte du peuple palestinien la même justice que celle qui animait la lutte du peuple cubain.
III. Génocide, fascisme et préhistoire
Fidel Castro fut l’un des premiers dirigeants mondiaux à qualifier de « génocide » la situation à Gaza et dans les territoires occupés. Son intervention devant l’Assemblée générale des Nations unies en 1979 marqua un moment historique, non seulement par son contenu, mais aussi par son audace et sa clarté. Dans un contexte où l’Holocauste nazi restait une plaie ouverte dans la conscience de l’humanité, Castro établit une comparaison qui, pour beaucoup, s’avéra troublante :
« Nous répudions de toutes nos forces la persécution impitoyable et le génocide que le nazisme a déchaînés en son temps contre le peuple hébreu. Mais je ne trouve rien de plus comparable dans notre histoire contemporaine que l’expulsion, la persécution et le génocide que l’impérialisme et le sionisme perpètrent aujourd’hui contre le peuple palestinien. »
Fidel décrivit les Palestiniens comme un peuple « dépouillé de ses terres, expulsé de sa propre patrie, dispersé à travers le monde, persécuté et assassiné », les érigeant en « symbole vivant du plus grand crime de notre époque ». Cette déclaration, qui résonna avec force dans l’enceinte de l’ONU, suscita l’indignation de la délégation israélienne, pour qui elle constituait une violation grave de toutes les normes de conduite admises ainsi qu’une comparaison obscène. Le temps a donné raison au dirigeant cubain : ce qui, pour certains, relevait alors de l’hyperbole rhétorique correspond aujourd’hui, presque littéralement, à la réalité vécue par Gaza.
Les chiffres de l’horreur sont éloquents. Depuis le 7 octobre 2023, le génocide à Gaza a fait plus de 73.000 morts parmi les Palestiniens — en majorité des femmes et des enfants — et plus de 174.000 blessés. Plus de 21.500 enfants ont perdu la vie sous les attaques israéliennes. La destruction est quasi totale : environ 90 % des infrastructures civiles de Gaza ont été rasées, et les Nations unies estiment que la reconstruction coûtera près de 70 milliards de dollars. La spoliation, le siège et la famine sont devenus le quotidien d’une population prise au piège entre la mer et la puissance militaire.
Cependant, Fidel ne s’est pas contenté d’une dénonciation morale. Il a identifié avec précision les mécanismes géopolitiques perpétuant le conflit, désignant les États-Unis comme le principal obstacle à une paix juste et durable. Il a posé cette question rhétorique : « Quelqu’un peut-il s’étonner que la Conférence du Mouvement des non-alignés ait été contrainte — non par parti pris politique, mais par une analyse objective des faits — de souligner que la politique des États-Unis joue un rôle fondamental pour empêcher l’instauration d’une paix juste et globale dans la région, en s’alignant sur « Israël », en le soutenant et en œuvrant à l’obtention de solutions partielles favorables aux objectifs sionistes ? »
Cette dénonciation ne fut pas un événement isolé. Au fil des ans, Fidel a suivi avec une vigilance constante la situation palestinienne. Lors de la Conférence mondiale contre le racisme à Durban (Afrique du Sud) en 2001, j’ai personnellement pu entendre sa dénonciation véhémente de la manière dont le génocide du peuple palestinien se déroulait « sous les yeux stupéfaits du monde ». En 2014, alors qu’il avait déjà pris sa retraite, il a écrit dans le journal Granma une tribune intitulée « Holocauste palestinien à Gaza », dans laquelle il condamnait ce « génocide macabre » et avertissait qu’« une forme nouvelle et répugnante de fascisme émerge avec une force considérable ». Dans ce texte, il demandait : « Pourquoi le gouvernement de ce pays croit-il que le monde restera insensible à ce génocide macabre perpétré aujourd’hui contre le peuple palestinien ? »
C’est ici que le concept de « préhistoire » revêt sa dimension la plus crue. Pour Fidel, le fascisme, le génocide et la guerre ne sont ni des anomalies ni des excès isolés ; ils constituent l’expression naturelle d’une humanité qui n’a pas encore surmonté les logiques d’exploitation et de domination. En 2010, réfléchissant aux dangers qui menacent l’espèce, il écrivait que nous vivons « dans la préhistoire » et que le défi consiste à « en sortir ». Et en 2015, dans l’une de ses dernières réflexions publiques, il a explicitement lié la lutte contre le fascisme — qui, pour lui, prenait alors le visage contemporain de l’agression sioniste — à la nécessité pour l’humanité d’abandonner ce stade de barbarie : « Les 27 millions de Soviétiques morts durant la Grande Guerre patriotique, écrivait-il, ne sont pas morts pour le socialisme seul, mais pour le droit de sortir de la préhistoire. »
Dans cette perspective, le génocide à Gaza n’est pas un simple conflit régional de plus ; c’est le symptôme d’une humanité qui demeure ancrée dans la préhistoire. C’est la preuve vivante que la civilisation, entendue comme le respect de la vie et de la dignité humaine, reste une promesse non tenue. Et la solidarité de Cuba avec la Palestine n’est pas un geste sentimental, mais une contribution concrète à cette tâche : faire sortir l’espèce humaine de sa préhistoire.
IV. Une solidarité active et tangible
La solidarité de Fidel Castro et de Cuba envers la cause palestinienne ne relevait pas de la simple rhétorique. Elle s’est traduite par des actions concrètes et soutenues dans la durée, allant de la reconnaissance diplomatique à la formation professionnelle et à l’accueil de réfugiés. Cette dimension pratique distingue la solidarité cubaine d’une simple déclaration de principes.
Reconnaissance diplomatique, rupture avec « Israël » et relations avec l’OLPCuba fut l’un des premiers pays à reconnaître l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) dès sa fondation en 1964. En septembre 1973, lors du sommet des non-alignés à Alger, Fidel Castro annonça la rupture unilatérale des relations diplomatiques avec « Israël ». Le mois suivant éclatait la guerre du Kippour ; Cuba envoya alors des conseillers militaires en Syrie. Cette décision de rompre avec « Israël » — faisant de Cuba l’un des premiers pays à adopter une telle mesure — a consolidé son alignement sur la cause palestinienne et l’a placée aux côtés des pays arabes dans le conflit du Proche-Orient.
Les relations avec l’OLP se sont renforcées en novembre 1974, lors de la première visite de Yasser Arafat à Cuba. Il y fut accueilli à l’aéroport José Martí avec les honneurs réservés à un chef d’État, alors même que la Palestine n’était pas encore officiellement reconnue comme État. Arafat fut décoré de l’Ordre national de Playa Girón, l’une des plus hautes distinctions cubaines, réservée à ceux qui se sont « distingués dans la lutte contre l’impérialisme, le colonialisme et le néocolonialisme ».
Cette visite a consolidé les relations officielles entre la Palestine et Cuba et a abouti à l’ouverture du premier bureau de l’OLP à La Havane. Le 12 juin 1982, Cuba a élevé le statut de cette représentation au rang d’ambassade. Par la suite, le 16 novembre 1988 — au lendemain de la proclamation officielle de l’État de Palestine —, Cuba l’a immédiatement reconnu. Arafat s’est rendu sur l’île à huit reprises, à l’invitation personnelle de Castro. Dans l’une de ses lettres au Commandant en chef, Arafat écrivait : « C’est avec une profonde émotion que nous avons vu hier, dans les agences de presse internationales, l’image de Votre Excellence portant le drapeau palestinien sur les épaules, à la tête d’une manifestation populaire de solidarité avec la lutte de notre peuple héroïque. »
Formation de cadres et bourses d’études
L’une des formes de solidarité les plus marquantes a été la formation de cadres palestiniens à Cuba. L’île a formé des membres de l’OLP et a octroyé des milliers de bourses à de jeunes Palestiniens pour qu’ils y poursuivent des études supérieures. Cette coopération éducative remonte à 1982 : apprenant que des milliers d’enfants palestiniens étaient devenus orphelins lors d’une autre guerre déclenchée par « Israël », Fidel Castro fit part à Arafat de sa décision d’en accueillir 500 pour qu’ils étudient à Cuba.
Cette tradition de solidarité perdure encore aujourd’hui. En septembre 2024, le gouvernement cubain a offert 200 bourses permettant à de jeunes Palestiniens d’effectuer des études de premier et de troisième cycle sur l’île au cours des cinq prochaines années. Actuellement, environ 240 Palestiniens étudient la médecine à Cuba. Récemment, l’Université des sciences médicales de La Havane a diplômé 53 médecins palestiniens, aux côtés d’autres professionnels issus de 73 nationalités. Le président Miguel Díaz-Canel a rencontré ces jeunes, réaffirmant l’engagement de l’île envers leur formation.
L’École latino-américaine de médecine (ELAM), fondée par Fidel Castro, a joué un rôle clé dans cette solidarité. Des médecins du monde entier y ont été formés, notamment de nombreux Palestiniens qui sont retournés sur leur terre pour soigner leurs compatriotes, victimes de la répression et du blocus. Comme en témoigne le parcours d’étudiantes telles que Jenen Alzwarah — une jeune Palestinienne ayant réussi à quitter Gaza grâce à une bourse pour étudier la médecine à Cuba —, ces opportunités représentent bien plus qu’une simple formation professionnelle : elles constituent une véritable bouée de sauvetage au cœur de la tragédie.
Une solidarité sans contrepartie
Pour Fidel Castro, le soutien à la cause palestinienne ne relevait ni d’une concession tactique ni d’une opération de propagande, mais constituait un principe fondamental de la Révolution cubaine. Ce principe reposait sur la conviction que les révolutionnaires doivent soutenir les causes justes sans rien attendre en retour sur le plan matériel. Castro a clairement formulé cette idée en évoquant le soutien cubain à l’Angola, mais ce principe s’appliquait à toutes les luttes de libération, y compris celle du peuple palestinien.
Cette éthique de la solidarité constitue un pilier de la politique étrangère cubaine. À la suite de l’escalade du conflit à Gaza en octobre 2023, le gouvernement cubain a réaffirmé la « position inébranlable de la Révolution, impulsée par son dirigeant Fidel ». Le président Miguel Díaz-Canel a rappelé à maintes reprises les paroles de Fidel sur la Palestine, soulignant leur pertinence face au « massacre perpétré par l’armée sioniste à Gaza ». À l’occasion de la Journée de la Terre palestinienne, Díaz-Canel a cité le leader de la Révolution cubaine : « Jamais la cause palestinienne n’a paru plus juste qu’en contraste avec la brutalité répugnante de ses adversaires. »
Cette position n’a varié ni avec le temps ni avec le changement de direction à Cuba. Elle s’inscrit dans un héritage qui dépasse la figure de Fidel Castro et est devenue un élément constitutif de l’identité révolutionnaire cubaine. La solidarité avec la Palestine s’inscrit dans un récit plus large de lutte contre l’impérialisme et l’oppression, un récit qui place Cuba aux côtés des « damnés de la terre » et, par conséquent, aux côtés de ceux qui luttent pour arracher l’humanité à sa préhistoire.
V. Gaza dans l’imaginaire cubain : un miroir de sa propre histoire
L’identification de Cuba à Gaza n’est pas seulement politique ou idéologique ; elle revêt également une dimension profondément humaine et affective. Les Cubains, qui ont connu le blocus économique et l’agression d’une superpuissance voisine, voient dans la bande de Gaza un miroir de leur propre histoire. Ils y perçoivent un peuple héroïque, assiégé, acculé et soumis à une violence brutale, mais qui résiste néanmoins avec dignité.
Aujourd’hui, ce miroir est devenu plus net et plus douloureux que jamais. En janvier 2026, le président Donald Trump a signé un décret déclarant une « urgence nationale » et désignant Cuba comme une « menace inhabituelle et extraordinaire » pour la sécurité nationale des États-Unis. Sur cette base, il a imposé à l’île un étranglement pétrolier sans précédent. Cette mesure, qui menace d’imposer des droits de douane à tout pays commerçant du pétrole avec Cuba, a eu des conséquences dévastatrices. Le 1er mai 2026, un nouveau décret a instauré des sanctions secondaires dans le secteur énergétique, accentuant encore cet étranglement. En sept mois, à peine un pétrolier a accosté dans les ports cubains, et les autorités ont confirmé qu’il ne restait « absolument rien » de diesel ni de fioul sur l’île. Les transports publics sont paralysés, les camions de ravitaillement alimentaire cessent de circuler, les récoltes pourrissent dans les champs, les hôpitaux et les stations de traitement des eaux sont privés d’électricité, et la population bascule dans un cycle de coupures de courant dépassant déjà les 20 heures par jour dans de nombreuses localités.
En cette année marquant le centenaire de la naissance de Fidel Castro (1926-2026), la pertinence de sa pensée et de ses dénonciations apparaît plus évidente que jamais. Le président Miguel Díaz-Canel a dénoncé le fait que les États-Unis « étouffent » l’île par ce « blocus énergétique génocidaire » et a souligné la contradiction flagrante de ceux qui, comme le secrétaire d’État Marco Rubio, nient l’existence du blocus tout en ignorant les décrets signés par leur propre président et les « sanctions » secondaires successives. « Il est surprenant qu’un haut responsable du gouvernement américain déclare publiquement que son gouvernement n’applique pas de blocus énergétique contre Cuba, et qu’il ignore ce qui est stipulé dans le décret de son propre président », a déclaré Díaz-Canel. Le ministre des Affaires étrangères, Bruno Rodríguez, a poursuivi en ces termes : « Il a choisi de mentir. Il contredit le président et le porte-parole de la Maison Blanche », rappelant que Rubio connaît parfaitement les dommages causés au peuple cubain par l’étau pétrolier qu’il a lui-même proposé à son président.
L’offensive ne se limite pas au blocus énergétique. Le 20 juillet 2026, le département d’État a publié un rapport d’une centaine de pages intitulé « Cuba : la capitale du communisme du XXIe siècle », accusant La Havane d’être le centre mondial de l’extrême gauche et de l’espionnage, ainsi que le foyer d’une influence exercée depuis des décennies en Amérique latine et aux États-Unis. Marco Rubio, secrétaire d’État, a déclaré que Cuba représentait une « menace pour la sécurité nationale » de son pays et a annoncé que l’administration Trump menait une « guerre économique sans précédent » contre l’île. Dans un entretien accordé à Axios, Rubio a prévenu qu’il n’y aurait pas de « soupapes de sécurité » pour Cuba : « Chaque fois qu’ils créent un nouveau mécanisme pour tenter d’échapper à cet étau, nous le bloquons tout simplement. » Et sa menace la plus explicite, qui fait écho aux heures les plus sombres de la guerre froide : « Ils ne peuvent pas espérer que nous partions. » « Il ne fait aucun doute que cette situation ne disparaîtra pas au cours des deux années et demie à venir », a-t-il affirmé, prédisant qu’au terme du mandat de cette administration, Cuba serait « sur une trajectoire irréversible vers un avenir différent ».
En d’autres termes, Marco Rubio a promis de poursuivre Cuba jusqu’au bout. Il ne s’agit pas d’une métaphore. C’est l’aveu explicite d’un objectif : l’asphyxie totale, la persécution implacable, le déni du droit à l’existence d’un peuple qui a osé défier l’empire. C’est cette « forme nouvelle et répugnante de fascisme » contre laquelle Fidel Castro avait mis en garde en 2014, désormais appliquée dans toute sa brutalité à l’encontre de l’île.
La communauté internationale a commencé à élever la voix contre cette escalade. Des citoyens ont également exprimé leur solidarité : sous toutes les latitudes, des organisations sociales, des mouvements politiques et de simples citoyens ont condamné l’étau imposé à Cuba et exigé la levée des sanctions, tissant ainsi un lien de fraternité avec le peuple cubain en résistance. Le 6 août 2026, des experts des Nations unies en matière de droits de l’homme ont condamné les mesures prises par les États-Unis à l’encontre de Cuba et ont exhorté la communauté internationale à agir rapidement pour éviter que l’île ne devienne une « Gaza silencieuse ».
« Les conséquences humanitaires se transforment déjà en une crise majeure menaçant les droits à la santé, à la vie, à l’alimentation et au développement », ont-ils dénoncé. Les rapporteurs spéciaux, dont George Katrougalos et Zaina Jallad, ont averti que « la nourriture ne doit jamais servir d’instrument de pression politique » et que « les mesures privant délibérément une population de ses moyens de survie violent les garanties les plus fondamentales du droit à la vie ». Le Conseil de sécurité et l’Assemblée générale eux-mêmes devraient se saisir de ces menaces au nom de la paix et de la sécurité internationales, ont ajouté les experts.
Ce rapprochement entre les souffrances de Gaza et celles de Cuba — explicité par les experts de l’ONU à travers l’expression « Gaza silencieuse » — s’est également traduit par des gestes de solidarité populaire. À Cuba, diverses organisations de masse, institutions et groupes d’étudiants ont sans relâche exprimé leur solidarité avec le peuple palestinien et exigé la fin de l’agression israélienne.
Dans ses réflexions sur Gaza, Fidel Castro décrivait l’enclave comme un lieu où près de deux millions d’êtres humains vivent « entre le désert, la mer et la puissance militaire d’un pays du Moyen-Orient ». Cette image d’un peuple pris au piège entre une géographie hostile et une puissance militaire a trouvé un écho dans la propre expérience de Cuba, vivant dans l’ombre d’un géant impérial. Aujourd’hui, cette résonance est plus profonde que jamais : Cuba est aussi un peuple assiégé, frappé par un blocus énergétique visant à l’asphyxier et menacé par un responsable politique ayant fait de la persécution de l’île sa mission personnelle.
VI. Sortir de la préhistoire : le grand défi des peuples
Fidel Castro a inscrit la cause palestinienne dans le même récit de lutte contre l’impérialisme et l’oppression que la Révolution cubaine, créant un lien éthique et historique qui transcende la géographie. Ce lien ne se limite pas à une dénonciation rhétorique ; il se concrétise par des actions de solidarité tangibles qui perdurent depuis plus de six décennies.
Lorsque Fidel évoquait la préhistoire, il ne faisait pas référence à un passé lointain, mais au présent lui-même. Dans ses réflexions de 2015, à l’occasion du centenaire de Lénine, il affirmait que l’œuvre de Marx et de Lénine marquerait « le passage de la préhistoire à l’histoire de l’humanité ». Cette même année, mettant en garde contre le péril nucléaire, il déclarait qu’une guerre atomique serait « la dernière de la préhistoire de notre espèce ». Dans un autre discours adressé à des étudiants, il affirmait, avec l’ironie qui le caractérisait, que ce sont les États-Unis qui « doivent passer de la préhistoire à l’histoire et de l’empire à la poubelle de l’histoire ».
Que signifie tout cela lorsqu’on l’applique à Gaza et à Cuba ? Cela signifie que le génocide à Gaza et l’étranglement énergétique de Cuba ne sont ni des accidents, ni des conflits isolés, ni même de simples tragédies parmi tant d’autres qui jalonnent l’histoire. Ils constituent la preuve tangible que l’humanité reste prisonnière de la préhistoire : cette ère de spoliation, de guerre et de mépris pour la vie d’autrui. L’indifférence de la communauté internationale, le silence complice des puissances occidentales, l’impunité avec laquelle le droit international est bafoué : autant de caractéristiques de cette préhistoire qu’il faut, comme le disait Castro, surmonter. Et lorsqu’un responsable politique comme Marco Rubio promet de poursuivre Cuba « jusqu’au bout », lorsqu’il nie l’existence d’un blocus qu’il a lui-même conçu alors que le peuple cubain subit des coupures d’électricité de 20 heures par jour ainsi que des pénuries de nourriture et de médicaments, il écrit en lettres capitales le mot PRÉHISTOIRE dans le présent de notre nation. De même, lorsque des experts de l’ONU avertissent que Cuba est en train de devenir une « Gaza silencieuse », ils confirment que la souffrance de ces deux peuples ne forme qu’une seule et même blessure au sein de l’humanité.
La solidarité de Cuba envers Gaza n’est donc pas un simple geste altruiste ou une prise de position politique mineure. C’est un acte de résistance historique. C’est le refus d’accepter que la préhistoire soit le destin éternel de l’humanité. Chaque jeune Palestinien étudiant la médecine à La Havane, chaque médecin palestinien diplômé à Cuba qui soigne les victimes à Gaza, chaque condamnation officielle du génocide à l’ONU, chaque marche de solidarité dans les rues de l’île : tous ces gestes sont de modestes contributions à la tâche titanesque consistant à faire sortir l’espèce humaine de sa préhistoire. Il en va de même pour la résistance quotidienne du peuple cubain assiégé : l’ingéniosité pour survivre sans carburant, la solidarité de voisinage face aux coupures d’électricité, la dignité de ne pas céder aux menaces d’un empire qui nous a déclaré la guerre.
L’héritage de Fidel Castro en la matière nous rappelle que l’histoire n’est pas un destin inexorable, mais un champ de bataille où s’affrontent les forces de l’oppression et de la libération. C’est un appel à ne pas se résigner, à ne pas rester indifférent, à bâtir des ponts de solidarité là où l’on cherche à ériger des murs de haine et de spoliation. Comme le disait Fidel, et comme le répète aujourd’hui Díaz-Canel : « Jamais la cause palestinienne n’a paru plus juste qu’en contraste avec la brutalité répugnante de ses adversaires ».
Que cesse la philosophie de la spoliation, et la philosophie de la guerre cessera. Cette maxime, énoncée par Castro en 1960 et reprise par ses successeurs de nos jours, demeure la boussole éthique qui guide la solidarité cubaine. Et tant qu’elle ne sera pas concrétisée, tant que Gaza continuera d’être rasée, tant que Cuba sera étouffée par un blocus énergétique et poursuivie par des moyens pervers visant sa destruction, tant que l’impunité perdurera, l’humanité continuera d’habiter sa préhistoire. Mais, comme l’a enseigné Fidel, l’histoire ne s’écrit pas ; elle se construit chaque jour grâce à la solidarité active des peuples. Et c’est là le pari ultime de Cuba : contribuer, depuis sa petitesse géographique et sa grandeur éthique, à ce que l’humanité sorte enfin de la préhistoire pour entrer dans l’histoire.
Article original en anglais sur Al Mayadeen / Traduction MR
Pedro Monzón Barata est un ancien ambassadeur et consul général de Cuba à São Paulo ; chercheur au Centre de recherche sur la politique internationale.


