La « ligne jaune », zone tampon israélienne de facto qui façonne la vie à Gaza

Hani Mahmoud, 26 janvier 2026. À quelques mètres seulement des blocs de béton peints en jaune qui marquent la dernière ligne de redéploiement de l’armée israélienne à l’est de la ville de Gaza, Zaid Mohammed, un Palestinien déplacé, père de quatre enfants, s’abrite avec sa famille dans une petite tente.

La « ligne jaune » est la ligne de démarcation jusqu’à laquelle l’armée israélienne s’est retirée lors de la première phase du cessez-le-feu à Gaza, entré en vigueur en octobre. Les cartes militaires israéliennes indiquent que cette ligne s’étend entre 1,5 km et 6,5 km à l’intérieur de Gaza depuis sa frontière orientale avec Israël et couvre environ 58 % de l’enclave.

Cette ligne divise Gaza en deux zones : une zone orientale sous contrôle militaire israélien et une zone occidentale où les Palestiniens subissent moins de restrictions de circulation, mais vivent sous la menace constante de frappes aériennes et de déplacements forcés.

La tente de Zaid se dresse au milieu des ruines de maisons détruites et d’une zone urbaine ravagée, où les débris jonchent l’horizon. Un responsable des Nations Unies a déclaré la semaine dernière qu’il faudrait plus de sept ans pour déblayer les plus de 60 millions de tonnes de décombres à Gaza.

La guerre génocidaire menée par Israël depuis plus de deux ans a détruit ou endommagé plus de 80 % des bâtiments de l’enclave qui compte plus de 2,3 millions d’habitants. La plupart d’entre eux, dont Zaid, ont été contraints de se réfugier sous des tentes ou dans des maisons bombardées.

« Les bombardements et les tirs d’armes à feu continuent jour et nuit », a déclaré Zaid à Al Jazeera, en désignant l’horizon à l’est, d’où s’élèvent parfois des nuages ​​de poussière provenant d’explosions voisines.

Pendant que Zaid parlait, on entendait le vrombissement de drones au-dessus de sa tête, tandis que des chars étaient positionnés près des barrières peintes en jaune.

« Les soldats israéliens ne sont qu’à quelques centaines de mètres d’ici », a-t-il expliqué. « Parfois, on entend des bulldozers démolir des maisons ou raser des terres agricoles. C’est dangereux de faire ne serait-ce que quelques pas hors de cette zone. » Les riverains de la ligne jaune racontent être fréquemment réveillés par des coups de feu ou de petites explosions.

« La nuit, c’est le noir complet, car il n’y a pas d’électricité », ajoute Zaid. « Mais les soldats utilisent des fusées éclairantes qui illuminent brièvement le ciel. »

« Une nouvelle ligne de démarcation »

La ligne jaune désigne les zones militaires et les zones tampons définies par Israël à l’intérieur de la bande de Gaza.

Selon les agences des Nations Unies et les organisations humanitaires présentes à Gaza, ces zones se sont étendues, déplacées et réduites à plusieurs reprises durant le conflit, créant de facto des frontières qui déterminent les déplacements, l’accès et la survie des civils. Cette ligne constitue une frontière intérieure majeure.

Lors d’une visite dans la bande de Gaza en décembre, le chef d’état-major de l’armée israélienne, le lieutenant-général Eyal Zamir, a déclaré sans ambages que la ligne jaune est « une nouvelle ligne de démarcation ».

Elle permet à Israël de contrôler pleinement près de 60 % de l’enclave dévastée, y compris les villes de Rafah au sud et de Beit Hanoun au nord.

La ligne jaune a été tracée suite aux nombreux ordres de déplacement forcé émis par Israël au cours de la guerre. Ces déplacements forcés étaient souvent annoncés par tracts, messages téléphoniques ou cartes en ligne, pendant les bombardements aériens, ne laissant que peu de temps aux Palestiniens pour fuir en toute sécurité. Le Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations Unies (OCHA) a constaté qu’à plusieurs reprises, plus de 70 % du territoire de Gaza était soumis à des ordres d’évacuation forcée ou considéré comme dangereux.

La ligne jaune désigne, pour beaucoup ici, les zones militaires mouvantes à l’intérieur de Gaza. Elles se déplacent, s’étendent et disparaissent des cartes, mais pour les civils, elles sont omniprésentes. Cette ligne détermine quelles rues sont sûres, quelles maisons sont abandonnées et quand il faut fuir. Bien qu’elle ne soit pas officielle, elle façonne le quotidien.

Dans de nombreuses zones de la bande de Gaza, aucun marquage clair ni signalisation visible n’indique la ligne jaune. Les Palestiniens doivent se fier à leur instinct, aux sons et à leur mémoire.

Un quartier qui semblait sûr la veille peut devenir dangereux du jour au lendemain. Les familles font leurs valises rapidement, laissant souvent des maisons encore debout, mais désormais inhabitables. La plupart des habitants ont été déplacés au moins une fois, et beaucoup à plusieurs reprises.

Vivre ainsi est éprouvant. Les parents voient leurs enfants apprendre de nouvelles règles : quelles routes éviter, où se cacher, comment réagir lorsque le ciel se met à gronder. Les travailleurs humanitaires affirment que l’incertitude constante alimente l’anxiété, l’épuisement et des traumatismes profonds, en particulier chez les enfants.

Les professionnels de la santé mentale travaillant avec l’Organisation mondiale de la Santé et l’UNICEF signalent régulièrement des niveaux élevés d’anxiété, d’insomnie et de traumatismes liés à l’incertitude et à la menace permanente.

Les enfants, notamment, se sont adaptés à de nouvelles « cartes » de sécurité : ils apprennent quelles rues sont interdites et dans quelle direction courir pendant les bombardements.

Les organisations humanitaires notent que cette banalisation du danger a des conséquences psychologiques à long terme, surtout pour les personnes vivant près des zones militaires.

La ligne jaune empiète également sur les moyens de subsistance.

Les agriculteurs peuvent voir leurs terres, mais ne peuvent pas y accéder. Des emplois disparaissent lorsque les lieux de travail sont trop proches des zones dangereuses. Même lorsque les bombardements diminuent, la peur empêche les gens de rentrer chez eux.

L’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) a documenté d’importantes pertes de terres agricoles dues aux restrictions d’accès, aux bombardements et aux activités militaires près des zones frontalières.

Même dans les moments de calme, la ligne jaune ne disparaît pas. Elle continue de façonner le lieu de vie, les déplacements et la volonté de reconstruire. Ce n’est pas dessiné sur le sol, mais c’est inscrit dans la vie quotidienne.

Article original en anglais sur Al Jazeera / Traduction MR


Note ISM-France : Sur le Journal de Bisan, la journaliste palestinienne explique ce qu’est la Ligne Jaune imposée par l’occupation israélienne à la population de Gaza. VIDEO sur son compte Instagram en français ICI.